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Devenu le Premier ministre de France à la mort de Richelieu, Mazarin tint à faire connaître aux Français un art d’avant-garde italien, celui de l’opéra. Il fit venir à cet effet une œuvre créée à Venise en 1641, deux ans donc avant "Le Couronnement de Poppée" de Monteverdi : "La Finta Pazza" (La Fausse folle) de Francesco Sacrati. Le livret de Giulio Strozzi était aussi "baroque" que possible : parce qu’il est amoureux de Deidamie, Achille ne veut pas partir à la guerre de Troie. Travesti en femme, il se cache parmi les dames de la cour, jusqu’à ce qu’Ulysse et Diomède le découvrent, mais quand il veut se mettre en route, Deidamie fait semblant de devenir folle pour le retenir. Dieux et héros de l’Iliade étaient traités de la façon la plus burlesque.

Pour mettre tous les atouts de son côté, le Cardinal avait commandé des intermèdes dansés au danseur et chorégraphe Giovan Battista Balbi. La "première" eut lieu, le 14 décembre 1645, en présence de Louis XIV, de sa mère et de quelques intimes. Le roi avait alors sept ans. Que comprit-il à l’intrigue ? On ne sait. Mais quelle joie émervéillée a dû être la sienne lorsqu’il a vu débouler sur la scène des ours, des singes, des perroquets, des autruches, ainsi que des balayeurs et des Indiens ! Qui a accompagné un enfant de 6 ou 7 ans au cirque ou au zoo peut imaginer de quels yeux écarquillés et rieurs l’enfant-roi a suivi les grimaces, contorsions, culbutes, cumulets, de ces drôles de bêtes et de leurs accompagnateurs !

On sait que le petit Louis a revu plusiurs fois le spectacle. On peut donc suivre Philippe Beaussant lorsqu’il pense que "La fausse folle" et son cortège d’animaux drôlatiques ont gravé dans le cœur du roi son goût pour la musique (il appprit à jouer de la guitare à onze ans et en joua jusqu’à un âge avancé), son amour de la danse, qu’il pratiqua en vrai professionnel jusqu’à l’âge de 32 ans (il créa ou interpréta au moins soixante rôles). Lorsqu’il ne put plus la pratiquer, il se tourna vers l’opéra, allant jusqu’à assister à huit représentations successives de "Atys" de Lully. Tout cela né de l’éblouissement d’un petit garçon, un soir de décembre 1645 !

Si la partition des ballets n’a pas été retrouvée, des gravures de Valero Spada permettent de s’en faire une idée. Elles ont été réunies dans un volume au chiffre de la Reine, et il n’est pas exclu que les dessins aient été coloriés par le roi. Ce recueil, complété par des gravures de "La Finta Pazza", est aujourd’hui intégralement reproduit en fac-similé pour la première fois. Et présenté par Philippe Beaussant, un des meilleurs connaisseurs français de la musique baroque.

Le Ballet des singes et des autruches Philippe Beaussant / Gallimard / 80 pp., 35 illustrations en couleur, env. 20 €