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En octobre 2008, Michel Didisheim créait la (bonne) surprise en publiant un premier et passionnant roman, "Tu devais disparaître " Surprise car l’écrivain avait déjà plus de 75 ans (il en aura 80 ce mois-ci) et est célèbre de surcroît !

Michel Didisheim fut, en effet, pendant plus de quarante ans, un grand commis de la maison royale belge. Longtemps, il fut chef de cabinet du prince Albert (il s’y occupa même du prince Laurent quand celui-ci fut victime des difficultés conjugales de ses parents), avant d’incarner, jusqu’il y a peu, la Fondation roi Baudouin. De manière amusante, il disait qu’il effectuait en 2008 son "coming out" en signant enfin un roman de son nom. Il avait, en effet, déjà cosigné, mais sous le pseudonyme de Thomas Vakclaren, une histoire des monarchies écrite avec le journaliste du "Monde" José-Alain Fralon.

C’était à cette occasion qu’il avait découvert la triste histoire, bien réelle, de Valérie-Marie Schwalb, fille naturelle d’un grand prince, petit-fils de la reine Victoria (Albert duc zu Schleswig-Holstein-Sonderburg-Augustenberg) et d’une mère de "très haute naissance" dont on n’a jamais connu le nom (on a parlé d’une petite-fille de l’impératrice Sissi). Valérie fut placée, dès sa naissance en 1900, dans une famille juive de Hongrie. Elle y vécut la chute de l’empire austro-hongrois, la montée des nationalismes et la Seconde Guerre mondiale qu’elle passa à Berlin comme épouse du duc d’Aremberg.

Le résultat était soufflant : 600 pages qui se lisent d’une traite. Un roman à plusieurs niveaux : d’abord un roman-feuilleton, plein de drames psychologiques, d’amours romanesques et de secrets royaux. Michel Didisheim a du style et sait ménager le suspense, prévoir des rebondissements, tenir son lecteur en haleine. Valérie connaîtra-t-elle le nom de ses parents ? Mais ceux qui rechignaient à ces feuilletons avaient la joie de découvrir d’autres niveaux de lecture. A commencer par la grande Histoire si méconnue de l’Europe centrale au cours du XXe siècle.

Apparemment, ce premier roman lui a donné le goût de l’écriture car le voilà déjà, un an et demi à peine après le premier volume, avec une suite : "Pour le sourire d’une tortue". Il précise à bon droit qu’elle peut se lire indépendamment du premier opus, même s’il utilise au départ des personnages du livre précédent. On y retrouve surtout les qualités romanesques et historiques du premier volume.

Le personnage central devient Conrad Falkenrode, grand aristocrate allemand qui vécut, en 1948, à 28 ans, au château de Nordhausen près de Berlin, une passion amoureuse dévorante avec sa tante Valérie, "l’enfant qui devait disparaître". Passion impossible car Valérie avait vingt de plus que Conrad et que celui-ci avait vécu son amour dans le château même de son oncle Max Falkenrode, le mari de Valérie.

Chassé par Valérie, il chercha à fuir son chagrin en s’inscrivant à la Légion étrangère pour combattre en Indochine avec la France. Fait prisonnier, promis à la mort, il n’y échappe que par le miracle d’un geôlier amoureux comme lui de Schubert et, surtout, en devenant, forcé et contraint, un agent de l’Allemagne de l’Est qui lui promet la liberté s’il devient un espion et qui le tient à la gorge en menaçant de révéler à tous que Valérie pendant la guerre n’a rien fait pour sauver sa famille juive en Hongrie et - pire - aurait entretenu une longue liaison avec un colonel SS chargé de l’interroger.

Ces questions sur Valérie le tourmenteront tout le reste de son existence. D’autant qu’en rentrant en France, il apprenait qu’elle s’était suicidée. L’aimait-elle encore ? Si le premier volume était basé sur une histoire réelle de la recherche de la mère de l’enfant qui devait disparaître, il s’agit ici de chercher la vérité sur une amante morte. Cette quête amènera Conrad a rencontrer de grands espions anglais, allemands et français bien réels comme Anthony Blunt et Alexandre de Marenches. La guerre froide, les jeux de pouvoir, l’avenir des aristocraties, Israël, l’Algérie, etc. Toute l’Histoire, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux attentats du World Trade Center, sert de toile de fond au roman. Une occasion pour Michel Didisheim de la raconter avec une liberté de ton et un indéniable talent. Lui qui fut un des cofondateurs d’Inter-environnement parle aussi de l’émergence du souci écologique.

Pas à pas, avec les mots des amis, les paroles des espions, et jusqu’aux archives de la Stasi, Conrad approchera de la vérité sur Valérie. Un suspense que Michel Didisheim cultive avec un métier très sûr. Quant au curieux titre ("Pour le sourire d’une tortue"), on peut en dévoiler le sens qui n’apparaît qu’en fin de roman car il n’influe pas sur l’histoire : Conrad découvre une tortue au sud de la France et imagine fugitivement qu’elle pourrait être la réincarnation de Valérie. Les tortues ont la vie longue, comme Michel Didisheim qui montre qu’on peut être bon romancier à n’importe quel âge.

"Pour le sourire d’une tortue", Michel Didsheim, Editions Alphée, 444 pp., env. 22,90 euros