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BD Influent et discret, il créa Doctor Strange et des justiciers expéditifs.

La police new-yorkaise l’a annoncé le 7 juillet seulement : le corps du dessinateur Steve Ditko, 90 ans, a été découvert dans son appartement le 29 juin.

Figure majeure de la bande dessinée américaine, Ditko était le créateur graphique de Spider-Man et Doctor Strange, deux super-héros de la Marvel dont les aventures ont été adaptées au cinéma.

Avec le scénariste Stan Lee et son confrère Jack Kirby, Steve Ditko fut un pilier de "l’âge d’argent" des super-héros dans les années 1960.

Assistant de Jack Kirby

Né en 1927 à Johnstown, en Pennsylvanie, Stephen Ditko a découvert enfant les aventures de "Prince Valiant" d’Hal Foster ou des premiers justiciers masqués de la bande dessinée, comme "Batman" de Bob Kane ou "Le Spirit" de Will Eisner.

Après son service militaire au début des années 1950, il étudie à la Cartoonist and Illustrator School à New York, avant de devenir l’assistant de Jack Kirby et Joe Simon, déjà célèbres pour avoir créé "Captain America" en 1940.

En 1954, Stan Lee, rédacteur en chef des éditions Atlas, futur Marvel, engage Ditko, impressionné par son style élégant et sa rapidité.

Un trait élégant

Scénariste prolifique et responsable éditorial de la Marvel qui publiait chaque mois plusieurs séries à suivre de 20 pages chacune, Lee avait mis en place une méthode de création "industrielle" : il livrait à chaque dessinateur une ébauche d’intrigue.

Ceux-ci la développaient ensuite graphiquement, construisant eux-mêmes la narration et les péripéties. Stan Lee appliquait ensuite sa touche finale en rédigeant les dialogues.

Là où Kirby favorisait les scènes de combat et dessinait des personnages massifs, aux traits anguleux et aux muscles hypertrophiés, Ditko se distinguait par l’élégance de son trait, qui conférait à ses personnages souplesse et dynamisme. Il affectionnait aussi les scènes plus introspectives et une certaine profondeur, voire noirceur.

Ces caractéristiques définissent Spider-Man, créé en 1963 sur une idée initiale de Kirby. Mais Lee avait pressenti que la personnalité de Ditko conviendrait mieux au jeune adolescent Peter Parker qui acquiert la force et l’agilité d’une araignée suite à un accident scientifique.

Le dessinateur influença rapidement la personnalité tourmentée de Parker, ado mal dans sa peau qui se désinhibe lorsqu’il endosse son costume de super-héros.

Doctor Strange et le psychédélisme

Spider-Man acquit rapidement le succès et Ditko le dessina jusqu’en 1966, avant de céder la place à d’autres dessinateurs, pratique courante dans l’industrie de la bande dessinée américaine.

Parallèlement, il contribue au développement des séries "Iron Man" et "Hulk" et crée en 1963 un autre héros, alors très original dans l’univers des super-héros, le Doctor Strange. Sans force physique surhumaine, celui-ci est un "maître des arts mystiques".

Ses aventures aux confins de mondes fantastiques et de dimensions parallèles débouchent sur les planches les plus exubérantes et les plus colorées de Ditko.

A l’époque, certains voient dans les planches de "Doctor Strange" l’expression du psychédélisme, voire une apologie cryptée de la consommation des drogues. Steve Ditko, personnalité très conservatrice, s’en est toujours défendu.

L’âge adulte des comics

Ses créations ultérieures feront d’ailleurs l’horreur des chantres de la contre-culture. Ditko quitte la Marvel en 1966 pour l’éditeur Charlton.

Il crée pour celui-ci des personnages de justiciers manichéens, "La Question" et "Mr A.", aux méthodes expéditives, qui n’ont pas de scrupule à exécuter les criminels.

Ces séries étaient inspirées par l’objectivisme libertarien de la philosophe Ayn Rand (1905-1982), fondé sur une vision rigoureusement morale, rationaliste et individualiste du monde.

Ditko poursuit dans la même veine avec la création en 1968 pour DC Comics, dans l’univers élargi de Batman, du "Creeper". Aussi fou que le Joker, mais au service du bien, le Creeper terrorise et exécute les criminels.

Dans les années 1970, alors que la violence urbaine sévit dans les grandes villes américaines, les BD de Ditko font l’apologie de l’autodéfense.

Elles préfigurent l’âge adulte du comic book, plus noir, plus violent et plus ambigu moralement, qui a fait florès à partir des années 1980.

Frank Miller s’en inspirera partiellement dans sa reprise de "Daredevil" (1979-1983) puis dans "The Dark Knight" (1986), de même qu’Alan Moore dans sa mini-série phare "Les Watchmen" (1985).

Un auteur reclus

Figure discrète, Steve Ditko menait une vie à l’écart de la célébrité. Depuis 1964, il refusait toute interview ou apparition publique. Il communiquait avec ses éditeurs et collaborateurs uniquement par courrier ou téléphone et n’a contribué à aucune des nombreuses anthologies sur la bande dessinée américaine.

Bien que crédité aux génériques des adaptations cinématographiques de "Spider-Man" et "Doctor Strange" - succès internationaux - Steve Ditko a refusé de sortir de sa retraite pour assister aux avant-premières de ces films. Nul ne sait s’il les a jamais vus. Même sa mort a un parfum de mystère : il aura fallu plus d’une semaine à la police new-yorkaise pour en faire état.