Livres - BD

L es nouveautés - qui sont la sève de l'édition - ne devraient néanmoins pas faire (trop) d'ombre aux ouvrages de fonds, inestimable patrimoine. Editer, c'est aussi rééditer. Félicitons-nous, dès lors, de voir de nombreuses maisons, grandes ou petites, ressusciter des trésors enfouis. Aujourd'hui, on doit au Triomphe d'enfin redisposer des «Pat'Apouf détective» de Gervy. Aux lecteurs entrés dans l'été de leur âge, ce personnage intrépide évoque d'heureux souvenirs; ses exploits, ils les suivirent dans «Le Pèlerin» (cet hebdomadaire catholique français d'informations générales tirait alors à plus de cinq cent mille exemplaires et comptait deux millions de lecteurs!) ou dans «Petits Belges» - qui accueillit aussi les aventures de «Klik» et de «Whisky et Boule» du même Gervy.

ADULTE DANS LE TON

Sur le marché, les seize albums de «Pat'Apouf» réalisés par Gervy, qu'édita la Bonne Presse entre 1946 et 1959, sont très cotés. Ainsi, selon le «BDM 2005-2006 », «Pat'Apouf contre les gangsters» (paru en 1951) est estimé à 800 €, soit plus de 30 000 anciens francs belges. Ces albums, délicieusement bon enfant «mais étonnamment adulte dans le ton», sont surtout rarissimes à trouver. Applaudissons donc le Triomphe qui, par les soins du bédélogue Dominique Petitfaux, entreprend la republication d'épisodes vécus par «l'as des détectives», un détective bien différent du Jean Valhardi de Jijé (ou de Paape et Charlier: ah! «Le Château maudit»...), du Gil Jourdan de Maurice Tillieux ou du Nestor Burma de Tardi. Pat'Apouf fit les beaux jours du «Pèlerin» du 6 mars 1938 jusqu'en 1973, signé Gervy; celui-ci passa la main alors à Jean Ache (le père d'«Arabelle»), puis à Michel Conversin; enfin, à Gulcis (Guy Vidal) et Ballofet (Philippe Callens); Pat ne tirera sa révérence qu'en juillet 1990. Gervy? Parions que bien des bédéphiles de moins de 40 ans ne le connaissent guère, pas plus, peut-être, qu'ils ne connaissent Hassan et Kadour (de Jacques Laudy et Jacques Van Melkebeke), Bouldaldar et Colégram (de Sirius), Tiger Joe (d'Hubinon et Charlier), les premiers «Bessy» (de Willy Vandersteen), pour ne rien dire de Durga Rani (de Pellos et Sylvère), de «Stan Caïman» (de François Thomas) ou de Jodelle ou de Pravda (de Guy Peellaert). L'album que sort le Triomphe réunit deux histoires inédites en volumes - «Pat'Apouf et l'affaire Hourtin» et «Pat'Apouf et le vol du moteur secret» - qui préparurent dans «Le Pèlerin» de juillet 1946 à juin 1947. Dans les pages liminaires, Dominique Petitfaux précise que ces récits marquent le début de la grande époque de Pat'Apouf, «qui correspond aux années 1946-1956 ». Né à Blaye, en Gironde, le 12 mai 1908, Gervy (pseudonyme d'Yves Desdemaines-Hugon) mourut à Périgueux le 16 février 1998. Son graphisme, simple, aura séduit un immense lectorat durant des décennies; aussi était-il grand temps, et justice, d'arracher à l'oubli un dessinateur à l'oeuvre si populaire, sous-estimé par tant de spécialistes du Neuvième art.

ONCLE PAUL

Dans la même optique rééditrice, Jean Graton publie une troisième (et dernière) fournée des «Oncle Paul» qu'il dessina à l'aube des années 50, qui préparurent dans «Spirou». Des récits aux lecteurs fidèles (à partir de février 1951); cette série culte - que n'y aura-t-on appris concernant l'Histoire! - mériterait une étude minutieuse, qui rappellerait qu'Octave Joly en scénarisa des centaines et qu'Eddy Paape en dessina par dizaines. Restaurées, recoloriées, sont ici réunies douze histoires vraies d'exploits en temps de guerre. Notamment le récit («Le héros de Budapest» suivi de «Seul contre la barbarie») consacré au Suédois Raoul Wallenberg qui sauva des milliers de juifs en Hongrie en 1944; un portrait de Georges Guynemer, l'aviateur aux 53 victoires qui tombera «en plein ciel de gloire» le 11 septembre 1917, à 23 ans; ou le drame du «Vindictive», à Zeebrugge, en avril 1918. Le

charme opère toujours.

© La Libre Belgique 2006