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Sa vie aurait pu être un film et pour cause: Edward Bunker était né à Hollywood, le 31 décembre 1933. Il est mort le 19 juillet dernier, pas très loin, à Burbank, des suites d'une intervention chirurgicale, a-t-on appris lundi. Entre les deux, 18 années passées en prison, des débuts fulgurants en littérature, un purgatoire comme scénariste de cinéma et un come-back avant d'écrire définitivement le mot fin, à 71 ans.

Sa mère était danseuse dans des comédies musicales, son père régisseur de cinéma. Mais ils divorcent quand Edward a cinq ans. Placé dans une famille d'accueil, il se révolte. De foyers en maisons de redressement, il atterrit dans un hôpital psychiatrique. A 11 ans... Trois ans plus tard, il braque un débit de boissons et est envoyé en prison pour mineurs. Il ressort, multiplie les mauvais coups, se fait reprendre. Il poignarde un gardien dans un centre de détention pour mineurs et échoue à 17 ans à San Quentin, le pénitencier de Los Angeles.

Dans le couloir de la mort

Son voisin de cellule est Caryl Chessman, condamné à mort pour meurtre et viol. En attendant son exécution, celui-ci écrit son histoire. Pour Bunker, c'est une révélation. «Je n'étais pas censé parler à Chessman. Mais je pouvais communiquer avec lui à travers le tuyau de ventilation. C'est lui qui m'a donné envie d'écrire. L'Amérique n'est pas un pays très porté sur le pardon. Je savais que je serais mort, à ma sortie, si je n'avais pas développé quelque chose.» Il lit cinq romans par semaine, découvre Hemingway, Faulkner, Dostoïevski, Sartre, Camus... Il commence à écrire, retenant le précepte de Somerset Maugham: «Le style, c'est la clarté, la simplicité et l'euphonie.» Le sien sera court, direct, sobre pour décrire le quotidien de la taule: les bagarres, le mitard, la peur, la lutte contre les caïds, les clans.

Libéré sous conditionnelle en 1956, Bunker reprend 14 ans en 1960 pour extorsion de fonds et cambriolage. La rage le dispute à la passion. Il écrit quatre romans et de nombreuses nouvelles. Sans succès. Sorti au terme de 7 ans, il souhaite se ranger mais qui veut d'un ex-détenu de 34 ans, sans expérience? Il retombe pour un cambriolage, direction la centrale de haute sécurité de Marion, dans l'Illinois, une des plus dures des Etats-Unis. Il touche le fond mais trouve encore l'inspiration pour un nouveau roman, «Aucune bête aussi féroce», un cri de désespoir.

C'est le bon. Le roman sort en 1973 et devient un succès international. Sa notoriété naissante aidant, il publie des articles sur les conditions de vie carcérale dans «Harper's» et «The Nation», qui font sensation. En 1975, il est relaxé - définitivement. En 1978, son deuxième roman, «La bête contre les murs», est adapté au cinéma («Le récidiviste», avec Dustin Hoffman). Il épouse l'année suivante une assistante sociale rencontrée durant sa réinsertion.

Après l'échec relatif de son troisième roman, «La bête au ventre», Bunker se tourne vers Hollywood, où il co-écrit «Runaway Train», de Konchalovsky (1985, nommé aux Oscars). On lui offre des petits rôles: il campe l'inquiétant Mister Blue dans «Reservoir Dogs» de Quentin Tarantino. Steve Buscemi, qu'il croise sur le tournage, adaptera son deuxième roman sous le titre «Animal Factory». On redécouvre Bunker, si bien qu'en 1996 il renoue avec sa carrière littéraire et sort «Les hommes des proies» puis, en 2000, son autobiographie, «L'Education d'un malfrat», dédiée à son fils.

© La Libre Belgique 2005