Livres - BD

CÉLÉBRATION

Love

Skënder Sherifi

L'esprit des aigles (147, rue Jourdan, boîte 8, 1060 Bruxelles), 536 pp., env. 20 €

Ecrivain né au Kosovo en 1954, qui vit en Belgique depuis sa tendre enfance, Skënder Sherifi a publié des poèmes à Paris, Tirana et Prishtina. Traducteur, journaliste féru de littérature, musique, peinture, photo et cinéma, il s'est vu classé (dans le "Dictionnaire des littératures mondiales" de Larousse) parmi les écrivains qui ont marqué, de "leur empreinte singulière", la littérature albanaise. Avec "Love", l'auteur d'"A l'heure des Météores" publie un livre-océan, torrentiel et passionné: tout feu tout flamme, voire tout feu tout femme(s) parce que c'est la Femme et des femmes qui sont célébrées au fil d'ardentes pages - qu'il s'agisse d'inconnues ou de créatures de légende (de Bardot à Sharon Stone, d'Ursula Andress à Sophie Marceau, de Suzy Solidor à Carla Bruni). Avec un lyrisme de force 10 (sur l'échelle de... beaux corps), le poète sensuel, beat, utilise toute la gamme de la palette - des couleurs franches aux plus nuancées -, toutes les touches du clavier pour que vibre l'orage qui l'embrase. Le chant romanticomaniaque d'un adulateur-né: lettre ouverte aux étoiles à se lire à voix haute - tant c'est haut en couleur. (Fr.M.)

ALBUM

La vie secrète de Montmartre

Philippe Mellot

Omnibus, 240 pp. illustrées, env. 29 €

Un village perché à Paris, connu dans le monde entier grâce aux artistes de génie - comme Picasso - qui s'y rivèrent : tel est Montmartre, blotti dans les hauteurs de la Butte. Où l'on ne peut flâner sans y fredonner de mélancoliques chansons de Mouloudji. C'est à sa vie secrète qu'est consacré cet album, pour lequel le bédélogue Philippe Mellot a consulté des milliers de photographies, reflets d'un Paris disparu. Il est ici rappelé que, les nuits d'autrefois, à la population interlope qu'on pouvait croiser dans le Bas Montmartre, se joignaient "des nuées d'étrangers, amateurs de plaisirs inconnus, venus des pays les plus reculés pour découvrir les spectacles enflammés du Moulin Rouge ou de l'Elysée Montmartre." Un album émouvant qui précise aussi que c'est en juillet 1873 que l'Assemblée nationale décida qu'en témoignage de "contrition et comme manifestation d'espérance, suite à la défaite de 1870-1871 et à la perte, par le Pape, de son pouvoir temporel", une basilique, dédiée au Sacré-Coeur, serait élevée sur la butte Montmartre "avec le produit des quêtes et des souscriptions volontaires." Elle ne sera consacrée que le 16 octobre 1919. Mais Montmartre, c'est bien sûr aussi le Bal Tabarin et la place Pigalle, le Château de Brouillards et le Bateau-Lavoir... (Fr.M.)

ROMAN

La disparition de John

René Swennen

Le Grand miroir, 116 pp., env. 15 €

René Swennen compte parmi les plumes racées de nos Lettres. S'il attira, hier, l'attention en tant que pamphlétaire (de "Belgique requiem" - Julliard,1980 -, l'édition définitive parut en 2005 à La Table Ronde), il a séduit les lecteurs par quelques fictions impressionnantes comme "Les Trois Frères"(Grasset, 1987) que couronna le prix Rossel, et "Le Roman du linceul" (autour du saint suaire de Turin), édité chez Gallimard en 1991. Le revoici avec un roman (ou un récit, vu qu'il ne dépasse guère la centaine de pages) écrit avec une sûreté sans faille. Mars 1938 : fils d'un Londonien et d'une Palermitaine, John, qui vit avec ses parents à New York, se voit offrir par eux, pour sa fin d'études secondaires, un voyage en Europe. Après Bruges (où il entendra parler du rexisme lors d'une retraite de quelques jours au monastère bénédictin de Saint-André) et Paris en mai, le voilà en Sicile en juillet. Il y rencontrera l'Alessandra qu'il épousera dix ans plus tard; Alessandra dont le père, assassiné quelques mois plus tôt, avait le rang de chef dans "une société d'entraide qui n'a pas de nom" (lisez: Cosa Nostra). Devenu avocat de causes fameuses à New York, John acquiert également la célébrité par les livres qu'il publie, notamment un ouvrage retentissant sur le New Age. Un jour, voilà qu'il "disparaît". Entre alors en scène un poète belge sexagénaire, qui fut professeur de grec et de latin, qui vit à Paris avec une ancienne prostituée. Or, lors de son arrivée à Paris, la première jeune femme qu'y aima John exerçait, elle aussi, le plus vieux métier du monde... Nous n'en dévoilerons pas davantage d'une enquête - parfois un brin troublante - menée de main de maître par un écrivain érudit qui, en graveur plutôt qu'en peintre, campe ses personnages et ses décors en traits précis, sans une once de graisse (p. 52: "Il n'y avait ni neige ni pluie, mais la brume fit que l'on passa brutalement de l'été à l'hiver.") Un roman initiatique, qui invite à la méditation; ainsi, par exemple, p. 94: "Dans la plupart des cas (...), un homme gagne sa liberté en portant le masque. Peut-être en fut-il toujours ainsi, comme le laisse penser l'usage de cet ornement dans le théâtre antique et dans la commedia dell'arte , mais le monde contemporain est ainsi fait qu'il est devenu impossible de se défendre de l'apparence et du mensonge sans apposer un masque sur soi-même. L'univers a été voulu par les dieux de manière telle que le bien et le mal, le pur et l'impur sont indissociablement liés et que toute action comporte en elle-même un mélange de l'un et de l'autre. Pour se protéger en un temps qui croit à la séparation du bien et du mal , l'homme libre n'a d'autre ressource que d'opposer le masque à la société." Et lorsqu'on lit les derniers mots du livre: "Dans la bouche ouverte de dieu", comment ne pas voir surgir la terrifiante "Porte des enfers", l'un des maniéristes monstres de pierre des jardins du Bomarzo, d'entre Rome et Orvieto, qui enchantèrent Mario Praz, Antonioni, Manuel Mujicà Lainez et André Pieyre de Mandiargues? (Fr.M.)