Erwin Mortier et le destin flamand

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres - BD Entretien

A la dernière rentrée littéraire, Fayard éditait la version française du "Sommeil des dieux", un gros livre ambitieux de l’écrivain flamand Erwin Mortier. Un roman qui connut un très grand succès en Flandre et aux Pays-Bas. Une plongée dans le passé de la Flandre (type "Chagrin des Belges" d’Hugo Claus) vu à travers les yeux d’Helena, la narratrice, devenue une vieille femme confiée à Rachida, son aide-soignante. Elle se remémore sa vie et, surtout, le moment de basculement que fut la guerre 14-18. Elle est née dans un milieu bourgeois de Flandre. Une mère hystérique et rigide, un père absent, la religion qui rôde. Et puis éclate la "Grande guerre" et les horreurs des champs de bataille à Ypres et Furnes. Helena y découvre l’amour avec un beau photographe anglais. Eros se mêle à Thanatos. Toute la "belle époque" bascule, le monde change. Erwin Mortier raconte cette histoire dans une langue ample, de longues phrases, de métaphores nombreuses. Un style un peu proustien pour aller "à la recherche du temps perdu". Il compare par exemple, les casques des morts dans la boue de l’Yser, à "toutes les formes imaginables, comme si l’humus, monstrueux placenta, modelait dans la vase et les corps qu’il a avalés, de nouvelles formes de vie, d’inimaginables créatures hybrides, pour en peupler sa surface mise à nu jusqu’à l’obscène" .

Erwin Mortier, né en 1965 à Nevele, après avoir travaillé dans la psychiatrie (et au musée du Docteur Guislain à Gand) se consacre à l’écriture : des romans et essais, des critiques dans "De Morgen". Il est un de ces intellectuels flamands dont la voix compte. Il vient de recevoir le clin d’œil du "Geuzenprijs", "pour le pouvoir créatif d’une pensée libre".

Pourquoi un roman sur la guerre 14-18 ?

J’étais intéressé depuis longtemps par la période juste avant la Grande guerre. Mon travail littéraire est toujours une réflexion sur le passé littéraire de la Flandre, or, et cela me frappait, il n’y a jamais eu de roman flamand sur "la belle époque" car, longtemps, les auteurs importants de Gand et d’Anvers écrivaient en français (Franz Hellens, Maeterlinck). Et ces auteurs ont disparu de la mémoire, car il est devenu idéologiquement difficile de dire que ces auteurs écrivant en français, font bien partie de la littérature flamande. De plus, il n’y a jamais eu un gros roman sur cette guerre car les événements y furent si dramatiques qu’on a voulu rapidement les oublier et beaucoup d’écrivains de cette époque ont émigré et sont restés à l’étranger. Bref, ce livre est un retour symbolique à ce passé, un geste pour combler un trou dans la littérature flamande.

Votre style, ample, sensuel, lyrique et poétique fait penser à Proust qui, lui aussi, a fait le roman de “la belle époque”.

J’aime beaucoup Proust qui pouvait travailler avec toutes les techniques de la langue, moi pas. J’ai une relation d’amour-haine avec lui, car je suis sans doute jaloux de cet écrivain que j’aime.

Le monde était alors immobile, celui de la bourgeoisie bien pensante.

Cette bourgeoisie était coincée entre l’aristocratie et les milieux populaires. Elle était aveugle au combat social en germe, elle avait peur des mouvements de masse. Elle était aveugle au contexte économique et social et, en particulier, ne voyait rien des horreurs au Congo. La guerre a tout fait basculer. Une des conséquences du conflit fut que le roi Albert Ier a accordé le droit de vote au lendemain de la guerre. J’étais fasciné par cette caste bourgeoise comme la famille d’Helena, caste qui a créé aussi, au niveau intime, l’imagination enfantine (lisez "une enfance gantoise de Suzanne Lilar), l’adolescence, un espace de libertés. Cette bourgeoisie était la même partout, en Wallonie aussi.

Cette guerre fut-elle la pire ? Vos descriptions sont terrifiantes.

Elle fut la naissance de la guerre moderne. Elle quittait l’idée classique du champ de bataille. On a bombardé Liège, brûlé Louvain, utilisé les gaz mortels.

Mais Helena dit dans le roman, que “la guerre est ce qui m’est arrivé de mieux”.

La guerre libère aussi, ouvre des portes, crée une catharsis, force à adopter de nouvelles formes de vie. J’ai retrouvé cela dans de nombreuses lettres de femmes ou de combattants. Les femmes étaient actives par exemple dans la fabrication des munitions, ou restaient seules à gérer le foyer. Elles y ont trouvé une nouvelle liberté et beaucoup furent dépitées après la guerre quand elles ont perdu cette autonomie. En 1918, on se retrouvait dans un autre monde : les empires ottoman et austro-hongrois avaient disparu, mais surtout, les mentalités avaient totalement changé, tout retour au passé était impossible.

Votre roman est une articulation entre un destin individuel et la grande Histoire.

La littérature permet cette tension entre le singulier et le général. Je montre aussi comment des détails peuvent faire basculer une vie. Je me souviens de deux frères, dans les années 30, qui tombèrent amoureux, l’un, d’une fille de la droite flamingante, l’autre, d’une fille de Belgicain. Le premier est devenu collaborateur en 40 et le second, résistant. Des destins on ne peut plus différents ont divergé à cause de simples poussées hormonales à 16 ans !

Helena dit qu’elle trouve une liberté à écrire. Est-ce votre cas ?

Ecrire permet de déranger les plans de la société, de remettre en questions les définitions données par les gouvernements. Dans "la République" idéale de Platon, les poètes étaient peut-être couverts de lauriers, mais ils étaient relégués aux marges de la société. Cela n’a pas changé. Les artistes doivent rester à leur place, sinon ils risquent de troubler l’ordre car ils posent des questions sur les règles de vie commune. Cela pose la question de l’engagement de l’artiste. Mais nous n’avons à être embrigadés dans un mouvement ou dans un rôle. La littérature est, en soi, un engagement, elle se suffit.

Vous placez Helena face à une Marocaine.

C’est la réalité d’aujourd’hui ! Et en créant ce personnage de musulmane nullement intégriste, je provoque un peu les "alarmistes de l’Islam" qui foisonnent. De plus, on découvre que la famille de Rachida a eu son poids de morts à la Grande guerre, quand elle fut utilisée comme "chair à canon". Des générations plus tard, rien n’a changé, Rachida reste, en Flandre, dans une sous-classe, c’est le colonialisme à la maison.

Vous dites que quand la nostalgie se déchire, on se retrouve nu ?

Oui, car si on place ses rêves dans le passé, on est dans l’illusion complète.

Vous dites aussi que “la Belgique est une nation qui enrubannait en permanence son propre vide”.

La Belgique est un pays neuf, créé en 1830, et dont on peut très bien décrypter la construction d’une mythologie nationale et les manœuvres pour légitimer cette nouvelle nation. Pensons à Pirenne faisant remonter la Belgique très en arrière. Je me sens davantage belge ou, du moins, belge néerlandophone que purement flamand. Le fait qu’il n’existe pas de nationalisme identitaire en Belgique comme en France ou Angleterre est plutôt une bonne chose (même Léopold III a participé à l’émergence d’une double identité flamande et francophone). Le fait de ne pas se sentir belge est très belge, et c’est une qualité. J’aime participer aux Pays-Bas à des débats intellectuels dans un milieu protestant anglo-saxon, mais pour la vie courante j’aime mieux Paris et la cuisine française !

Vous avez signé la pétition des artistes et intellectuels flamands contre les propos de dirigeants de la NV-A qui demandaient aux intellectuels de s’engager dans la construction d’une identité flamande.

Je ne veux pas que l’art soit embrigadé dans un objectif politique, encore moins s’il s’agit de se fermer. La tragédie du mouvement flamand est qu’il a toujours été divisé en deux. Une partie était ouverte au monde alors que l’autre était introvertie et voulait se couper des autres. Dès les années 30, une écrivaine comme Virginie Loveling, la tante de Cyriel Buyse, le dénonçait déjà. J’ai vu dans les déclarations de certains à la NV-A, le poids de ce courant-là.

Mais des politologues flamands font remarquer que ces protestations d’intellectuels et artistes prônant l’ouverture à l’autre ne sont ni neuves, ni efficaces. Les politiciens ne les écouteraient pas.

Peut-être, mais ce n’est pas une raison pour ne pas parler. Nous avons l’obligation de participer au débat. Quand Tom Barman, de dEus, a commencé ses concerts pour protester contre la montée du Vlaams Belang et de la xénophobie, les politiciens avaient aussi dit que cela ne changerait rien. Ce fut pourtant, enfin, un signal d’espoir dans une période très noire et inquiétante.

Il est difficile de comprendre pourquoi tant de Flamands votent nationaliste ?

Le vote pour la NV-A fut avant tout, un vote contre l’inertie institutionnelle des dernières années. Et distinguons bien la NV-A du Vlaams Belang ! Mais les électeurs NV-A ne partagent pas tout le programme de ce parti. Cela fait 20 ans que les sondages indiquent qu’il n’y a pas plus de 16 % de Flamands qui veulent l’indépendance, c’est stable. La NV-A est dans un "momentum" favorable, mais cela peut vite changer. La Flandre consomme vite ses vedettes : Steve Stevaert, Yves Leterme, Dedecker et maintenant De Wever

Le nationalisme existe aussi au Sud ?

Je trouve que la presse francophone donne une image caricaturale du nord. Il est regrettable qu’on n’ait pas pu scinder depuis longtemps BHV qui est une anomalie. Mais pourquoi au Sud, interprète-t-on directement tout comme des pas vers le séparatisme ! On grimpe bien trop vite dans une guerre virtuelle et un engrenage infernal. Hélas, le débat manque. Nous n’avons même pas été capables de signer un accord culturel entre la Flandre et la Communauté française. Et je regrette qu’il ne soit politiquement plus possible d’avoir un ministre fédéral de la Culture, ce serait vu, à tort, comme une régression. Mais celui-ci pourrait s’occuper pleinement de nos grands musées dignes du Louvre ou du British Museum, mais dont personne aujourd’hui ne semble fier.

L’intellectuel doit-il être un “emmerdeur” comme dit Régis Debray ?

Il faut pouvoir polémiquer, ironiser mais aussi nuancer. Il y a deux domaines aujourd’hui où le discours est bridé : le communautaire et le multiculturalisme autour duquel règne une grande hystérie. Or, il faut bien voir que l’Europe blanche n’est qu’une fraction d’un monde en transition. Le temps où l’Europe était le cœur du monde est passé. Je regrette que la presse, tirée vers le bas par la concurrence, néglige de parler de ce contexte. C’est pourquoi je lis "Le monde diplomatique" par exemple.

Guy Duplat

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