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La femme ne sait pas séparer l’âme du corps. Elle est simpliste, comme les animaux. Un satirique dirait que c’est parce qu’elle n’a que le corps." Ces mots crus que Charles Baudelaire a notés dans "Mon cœur mis à nu" (1864), son journal intime, reflètent l’héritage de la philosophie platonicienne prônant la supériorité de l’esprit sur le corps. Cette dualité a longtemps perduré, jusqu’à Descartes et sa célèbre affirmation, "Je pense donc je suis". Cette prééminence contestée par Spinoza l’est aussi par des romanciers contemporains de manière subtile. Depuis le magnifique "Journal d’un corps" de Daniel Pennac (Gallimard, 2012) et le renouveau de la littérature érotique, le corps et sa mécanique ne semblent jamais avoir autant fasciné.

En cette rentrée littéraire, trois femmes publient des romans qui racontent le corps, son évolution, la maternité, la sensualité, la sexualité. En une permanente dialectique entre le corps et l’esprit, ces femmes décrivent avec précision comment le corps transmet émotions et sentiments, comment il ressent. Réceptacle de la douleur ou du plaisir, le corps n’est pas seulement une enveloppe, il est intimement lié à l’esprit, signifiant parfois beaucoup plus que les mots. En posant des mots justement sur des gestes et des ressentis, en décryptant le langage de leurs corps, Brigitte Giraud, Julie Bonnie et Agnès Vannouvong réalisent avec succès un exercice délicat et sensuel.

Avec "Avoir un corps", Brigitte Giraud (1960), auteure d’"Une année étrangère" (2009) et "Pas d’inquiétude" (Stock, 2011), se rapproche de l’œuvre de Daniel Pennac tout en s’en distinguant par essence puisqu’il s’agit du corps d’une femme. Depuis son enfance jusqu’à la quarantaine environ, elle décrit à la première personne la trajectoire d’un corps. La légèreté et l’agilité infantiles quand elle est en équilibre sur la poutre puis la prise de conscience, à l’adolescence, de son pouvoir sur la matière, pouvoir de maigrir et de grossir, pouvoir de se colorer les cheveux, mais aussi son impuissance parfois. Ce corps a un sexe aussi, elle en découvre les multiples possibilités, une autre peau contre la sienne, la féminité puis la grossesse, un autre corps dans le sien. Dans "Avoir un corps", être mère, c’est faire écran avec son corps, donner, plier, étirer, intégrer la présence d’un petit corps contre le sien ; le deuil, c’est le corps qui s’affaisse, qui s’affadit, ne répond plus, incapable de mouvement. D’un style réaliste et précis, c’est une histoire de vie, de mort et de naissances que raconte Brigitte Giraud.

Avec tout autant de réalisme et certainement plus de crudité, Agnès Vannouvong explore la sexualité au féminin dans "Après l’amour", son premier roman. Née en 1977, enseignant les "gender studies" à l’université de Genève, la romancière raconte comment sa narratrice, ravagée par l’absence de sa compagne qui vient de la quitter après une relation de douze ans - "avec une boule d’angoisse plantée bien droit, dans chaque muscle" -, va tenter de combler ce vide par tous les moyens. Notamment par le sexe. En chasse, la jeune femme séduit tous les corps qui l’inspirent, elle les touche, les explore, s’en abreuvant jusqu’à ce qu’elle se lasse, déçue du manque de points communs avec Paola, son amour blessé. Avec Garance, Eva, Edwige, Delphine… elle recherche la jouissance au pluriel, frontalement, sans détours. Agnès Vannouvong décrit l’amour entre femmes avec ce roman cru et concret. Positions, rythmes, orgasmes, trahissent la soif d’absolu de la narratrice et son désir, insatiable, de retrouver l’absente.

Des trois romans, "Chambre 2" de Julie Bonnie est sans doute le plus enchanteur, le plus poétique. Béatrice, la narratrice, ressemble beaucoup à la musicienne qui l’a imaginée. Née en 1977, Julie Bonnie s’est produite plus d’un millier de fois sur les scènes européennes, notamment en ex-Allemagne de l’Est. Pendant dix années sur les routes, elle a travaillé avec Louise Attaque, M, Dionysos et Kid Loco mais il y a neuf ans, ne vivant plus de son art, elle "a enfilé une blouse" et est devenue auxiliaire de puériculture dans une maternité. Dans son premier roman, Julie Bonnie entrelace le récit de Béatrice témoignant des joies et des drames qui se déroulent derrière chaque porte des chambres à la maternité à ses souvenirs de tournée quand elle était danseuse nue. A l’exaltation du corps dénudé et beau en mouvement, admiré par un public, elle confronte la violence de la naissance, le corps comme roué de coups et les "c’est normal, madame, tout va bien" du personnel soignant. Perméable aux émotions qui submergent les jeunes mères, Béatrice tente de suivre les consignes protocolaires tout en consolant, en trouvant les mots et les gestes justes. Elle admire aussi les femmes qui laissent parler leur corps et qui semblent en parfaite harmonie avec le père et l’enfant, sans souffrance. Mais enfermé dans sa blouse, le corps de Béatrice ne demande qu’à danser, et les souvenirs des spectacles où elle se déchaînait se bousculent. Elle raconte son expérience de la maternité aussi, l’attente et la naissance de ses deux enfants, portés, allaités, qui ont dormi contre elle longtemps. Un roman charnel, hommage touchant au corps des femmes.

Camille de Marcilly

Avoir un corps Brigitte Giraud Stock 238 pp., env. 18,50 €

Après l’amour Agnès Vannouvong Mercure de France 208 pp., env. 16,50 €

Chambre 2 Julie Bonnie Belfond 192 pp., env. 17 €. En librairie le 29 août