Livres - BD

Il y a à Rome, dans la Chapelle Cornaro de l’église Santa Maria della Vittoria, un chef-d’œuvre du Bernin : l’extase de Sainte Thérèse. Le psychanalyste Jacques Lacan disait que "la sculpture du Bernin est bien, à l’évidence, une représentation érotique, orgastique de l’union de l’être tout entier avec Dieu, partenaire invisible et "ravisseur"." Sainte Thérèse se pâme, en plein orgasme, touchée par les rayons divins qui la transpercent.

Yannick Haenel, grand connaisseur de Rome (il a séjourné à la Villa Médicis) a trouvé d’autres exemples mêlant extase, mort et jouissance, comme ce tableau (ci-contre) "Jeune martyre morte (Sainte Mustulle)" (1640) du musée Fabre à Montpellier. Ces œuvres d’art éclairent la belle autobiographie littéraire que Yannick Haenel publie dans la collection du Mercure de France, "Traits et portraits". Il montre bien, au départ de souvenirs de sa vie, comment les extases littéraire, religieuse et sexuelle sont liées par un fil puissant.

On retrouve dans ce livre, non pas tant l’auteur de "Jan Karski" qui connut un beau succès, que celui de "Cercle", très beau roman où le héros lâche tout et s’embarque dans un voyage au fond de lui-même avec, pour seul viatique, les feuillets qu’il noircit et enferme dans la doublure de son manteau. Il côtoie alors les souvenirs de Moby Dick et d’Ulysse pour retrouver d’abord la jouissance d’être, celle des femmes, celle des nuits dans les ruelles de Paris. Il gagne aussi la légèreté, le vertige, le vide, les délires. Il a accompli une sorte de suicide, un passage du miroir pour ressusciter à autre chose, à un monde où les corps flottent et où la jouissance ouvre au temps.

Pour Yannick Haenel, la vie est un labyrinthe, un séjour en forêt profonde, et la littérature comme l’art sont des éclairs de fulgurances qui nous délivrent. "Écrire des livres consiste à faire parler ces instants de foudre."

Dans ce livre, il passe en revue quelques moments qui l’ont marqué : quand, enfant, il eut la révélation de la mort de Dieu, puis, à la vision de "Nuit et brouillard", celle de la mort de l’homme. "N’étant plus personne", écrit-il, "j’étais enfin quelqu’un." Il rend grâce à un ami adolescent qui lui a fait lire Kafka, Dostoïevski et Faulkner. "Lis ça", lui a-t-il dit, "c’est libérateur, tu verras alors comme l’adversité te paraîtra d’un coup minable". Chez Twombly, il voit jaillir du sang. Il a en même temps la révélation du mal et celle du désir. Haenel a l’esprit de liberté de Kerouac, Rimbaud et Maldoror avec, en prime, une immense culture et une qualité d’écriture rare.

Il cite aussi Kierkegaard qui conseillait de "transformer en promenade le saut dans la vie".

Le sens du calme Yannick Haenel Mercure de France 226 pp., env. 19,50 €