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La crise financière actuelle n’est qu’un avertissement. Le pire est à venir si un changement de cap radical n’a pas lieu dans les années à venir. Deux essais secouant et brillants d’Isabelle Stengers et Albert Jacquard nous poussent à y réfléchir.

La philosophe, professeur à l’ULB, activiste dans le mouvement anti-OGM, voit dans l’inondation de La Nouvelle-Orléans l’annonce des temps barbares à venir si on n’y prend garde. Seuls les riches ont pu fuir à temps la ville, laissant les pauvres se noyer. Pour elle, les changements climatiques à venir sont tels que des phénomènes comme celui-là vont se multiplier et qu’il convient de s’y préparer, en brisant le sentiment d’impuissance qu’on nous inculque.

Comme philosophe, son souci est d’abord de nommer les choses et de donner à réfléchir et à agir, pas de proposer des solutions toutes faites qui n’existent pas ou des idéologies dont on connaît la fragilité et le danger.

LA BÊTISE

Reprenant un terme de Lovelock dans les années 70, elle appelle la Terre "Gaïa", faisant d’elle un être vivant qui réagit par des haussements d’épaules ou des froncements de sourcils aux attaques dont elle est l’objet par l’homme. Gaïa survivra, indemne, même si l’humanité est balayée. Elle est sourde, sans conscience, sans réponse à nous donner. C’est à nous à nous préparer aux conséquences de ses sautes d’humeur.

Pour cela, Isabelle Stengers nous apprend à nous méfier des "responsables" qui, pour elle, sont désemparés, sans réponses, faibles, face à un capitalisme à courte vue qui, lui, trouve dans toute occasion une opportunité de s’enrichir. Reprenant un terme de Gilles Deleuze, elle parle de la "bêtise" des dirigeants qui se contentent de dire "on n’a pas d’autre solution, ce n’est certes pas l’idéal, mais que voulez-vous ?" De même, elle s’en prend à la "Science" avec une majuscule quand elle croit pouvoir tout régler et, en particulier, soigner par plus de science les maux de la science.

Face à ça, elle propose de penser, de réfléchir et d’agir en liens avec les autres. Elle parle plusieurs fois de son expérience anti-OGM de Monsanto pour expliquer qu’ensemble, on peut faire "bredouiller" les "experts" et écorner leur pseudo-assurance qui risque de nous précipiter dans une impasse. Elle prône une "réappropriation collective de la capacité et de l’art de faire attention". Elle appelle au "surgissement de groupes qui se mêlent de ce qui les regarde, qui proposent, objectent, exigent de devenir parties prenantes dans la formulation des questions." Elle suggère l’émergence de "jurys citoyens" comme il y a des jurys d’assises. Bien sûr, elle est consciente qu’il ne s’agit pas pour autant d’opposer un "pays réel" de citoyens à un "pays légal" de dirigeants "bêtes", ou d’opposer des utilisateurs qui seraient sages par nature à des producteurs égoïstes par essence. Tout est affaire, dit-elle, de "pharmakon", de dosage, d’équilibres pour mieux résister aux expropriations et aux destructions du capitalisme que vont entraîner les sursauts de Gaïa.

Dans des termes plus grand public, "de vieux sage", Albert Jacquard ne dit pas autre chose. Le généticien estime, lui aussi, intenable le rythme de spoliation des biens de la terre et les inégalités gigantesques entre groupes humains. On va droit sur un mur à courte ou moyenne échéance. Il se prononce d’abord pour l’abandon par la France de l’arme nucléaire. À titre d’exemple et pour aider à éradiquer une arme pouvant conduire à un suicide collectif de l’homme. Mais, surtout, il explique qu’il est temps maintenant de travailler ensemble à une meilleure cohabitation sur la terre et avec la terre. Cela passe par l’effacement des frontières par exemple et la liberté de migrations, et la fin du système de notes dans les écoles et unifs afin de suivre le précepte d’une lycéenne : "mieux vaut une réussite solidaire qu’un exploit solitaire".

Propos alarmistes, utopistes ? La crise financière et le réchauffement climatique accéléré ont bien montré qu’il ne s’agit plus de savoir si le drame arrivera, mais quand et comment on le gérera.