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RENCONTRE

Ce qui définit Pascal Brutal? Son bouc finement taillé, sa gourmette en argent, ses Adidas Torsion et sa musculature de Maciste. Mais, aussi, le fait qu'«entre sa conscience et son inconscient, il n'y a rien». En langage Brutal: «Ce que Pascal dit, Pascal fait. Ce que Pascal veut, Pascal prend».

Ce qui définit Riad Sattouf, l'auteur des aventures de Pascal Brutal ? Son bouc finement taillé, son look discret et sa silhouette fluette. Cette manière timide qu'il a de répondre, presque à voix basse, aux questions qu'on lui pose. Mais aussi une petite dizaine d'albums savoureux qui, en un lustre, lui ont assuré une place au soleil parmi les auteurs de la nouvelle génération. Le ton capte l'air du temps, le graphisme va à l'essentiel. «Je me fous du dessin, avoue-t-il. Ce qui compte, c'est l'histoire et l'expression des personnages.» Les tourments de l'adolescence («Manuel du puceau», «Retour au Collège»), ou les trentenaires de la génération Goldorak («Les pauvres aventures de Jérémie») sont ses thèmes de prédilections. Sattouf présente un éventail d'anti-héros du quotidien, d'anxieux paranoïaques, de frustrés sexuels, bref, de losers magnifiques. «J'aime les aventures de mecs qui n'arrivent pas à faire des trucs», confesse Sattouf. «Notamment avec les filles. J'ai fait des études de dessin avec des psychopathes dont la plupart avaient dit, en tout et pour tout, deux paragraphes de texte à une fille de toute leur vie.»

En apparence, Pascal Brutal - créé dans «Ferraille» et aujourd'hui sociétaire de «Fluide Glacial» - est l'antithèse du timide Jérémie, personnage fétiche de Sattouf. «Pascal Brutal m'a été inspiré par un pote qui mesure 1m95, explique Riad Sattouf. Le genre de gars qui domine tout le monde dans les transports en commun. Il m'a fait remarquer qu'en général, quand il y a deux costauds dans le métro, ils se toisent. J'ai imaginé un gars qui serait dans l'hypervirilité. Mais en même temps, c'est le roi de la sensiblerie.» On peut se passionner pour la baston et éclater en sanglots devant une photo de chaton; faire défiler la moitié des femmes de la ville dans son lit et craquer pour un rugbyman...

LA LOI DU PLUS FORT

Produit d'un futur proche (et inquiétant), où l'ultralibéral Alain Madelin serait depuis vingt et un ans aux commandes d'une France gouvernée par le darwinisme social, Pascal Brutal ne connaît qu'une seule loi, celle du plus fort. Ça tombe bien, le plus fort, c'est lui. Derrière le trait, Sattouf fustige, sans avoir l'air d'y toucher, la philosophie d'une certaine droite. «Madelin, c'est le comble du mec de droite très naze qui n'a jamais réussi à faire quoi que ce soit. Sauf qu'il a inspiré toute la politique de Sarkozy, qui lui a piqué ses collaborateurs. Toutes proportions gardées, c'est une manière d'exorciser les trucs qui me foutent les boules que les mettre dans une bédé. On a aujourd'hui le sentiment qu'il n'y a pas d'espoir. C'est vraiment un monde ultra-sélectif.»«Pascal Brutal, la nouvelle virilité» n'a toutefois rien d'un manifeste politique. C'est avant tout un désopilant exercice d'improvisation, où l'auteur laisse libre cours à sa créature, utilisant le principe de la voix off pour faire rebondir son récit. «Les histoires de «Jérémie», je les écris de A à Z, tandis que celles de Pascal s'écrivent d'une case à l'autre. C'est pas complètement réfléchi et parfois il se retrouve à écrire l'histoire tout seul, à faire des choses auxquelles je n'avais pas pensé au départ.» Les rappeurs, les chochottes culturistes, les indépendantistes bretons, les islamistes et les stars préfabriquées: Sattouf et Pascal distribuent les baffes à tout ce qui bouge. C'est d'une bêtise lucide et méchant à souhait. C'est surtout, très drôle, pour qui aime rire de ce qui fait mal.

© La Libre Belgique 2006