Livres - BD

Voilà un des livres les plus étonnants de ces derniers mois pour qui s'intéresse à l'histoire de l'art récente et à celle des idées. Une maison d'édition française, "Allia", propose une longue rencontre avec le Belge Piet de Groof, 76 ans, qui fut proche du mouvement Cobra et de ses suites rocambolesques, membre de l'internationale situationniste (IS, très anarcho-gauchiste). Il fit des "attentats" à l'Expo 58, mais finit sa carrière comme général de la force aérienne belge, chargé de missions pour l'Otan !

Ces deux vies étaient menées en parallèle sans que l'une influe sur l'autre, sans que les uns sachent que sous Piet de Groof se trouvait aussi Walter Korun.

Ce livre, parfois un peu confus, est aussi riche de documents et d'images exceptionnels sur l'avant-garde en Belgique dans les années 50 et 60.

L'heure de gloire de Piet de Groof fut sans doute le "scandale" situationniste à l'Expo 58. L'IS était une organisation révolutionnaire désireuse d'en finir avec le malheur historique, avec la société de classes et la dictature de la marchandise, se situant dans la filiation de différents courants apparus au début du XXe siècle, notamment de la pensée marxiste de Rosa Luxemburg. En ce sens, elle pourrait être apparentée à un groupe d'ultra-gauche annonçant mai 68. Elle représentait à ses débuts l'expression d'une volonté de dépassement des tentatives révolutionnaires des avant-gardes artistiques de la première moitié du XXe siècle, comme le dadaïsme et le surréalisme. Guy Debord était son "pape" et Jorn un de ses disciples assidus. Walter Korun, alias Piet de Groof, participait à l'idée d'un "attentat" pour l'Expo 58. Ils imaginèrent d'abord un labyrinthe géant dans le parc royal pour que les visiteurs s'y perdent. Ils choisirent finalement de rédiger un tract vengeur à lâcher contre un colloque international consacré à la critique d'art et organisé pour l'Expo 58. "Disparaissez, critiques d'art, imbéciles partiels, incohérents et divisés ! Vous avez à faire l'étalage, dans ce marché, (de) votre bavardage confus et vide sur une culture décomposée. Vous êtes dépréciés par l'Histoire. Même vos audaces appartiennent à un passé dont plus rien ne sortira." Signé Debord, Jorn et Korun. Ils lancèrent ce brûlot en pleins débats, le dispersèrent dans les airs à Bruxelles et le collèrent (!) en plein sur les tableaux d'une exposition organisée pour ce colloque.

Malgré ce fait d'armes, en 59, Guy Debord exclut Piet de Groof quand il apprit qu'il était aussi militaire. Debord n'avait rien à envier à Breton en matière d'exclusions. L'armée n'eut jamais que de vagues soupçons sur les activités "sulfureuses" de son futur général. Piet de Groof, pauvre et fils et petit-fils de cheminot, n'avait que le choix de l'école militaire pour faire polytechnique. En échange, il devait rester à l'armée, où il devint finalement général de la force aérienne belge, en poste à la base de Kleine Brogel et de Beauvechain. Cette double vie commença dès sa jeunesse, quand il dirigeait la revue et la galerie Taptoe, et participait à la revue "Gard-Sivik" (!). Il côtoya Alechinsky, Dotremont, les frères d'Haese et Wyckaert, à qui il fournit des photos aériennes qui changèrent l'art de Wyckaert ! On retrouve le grand collectionneur et restaurateur Niels, propriétaire du Canterbury. Et surtout Asger Jorn : "Il rayonnait, un catalyseur qui, en plus, avait beaucoup d'esprit."

On revit à travers ce livre ce bouillonnement d'idées : Cobra, l'art nucléaire, le mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, l'internationale lettriste, le comité psychographique. Epoque passionnante et acteur paradoxal.

"Piet de Groof, le général situationniste", chez Allia, 300 pp., 15 euros