Gonzague Saint Bris, gentleman-écrivain

ÉRIC de BELLEFROID Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

PORTRAIT

De Gonzague Saint Bris, lorsqu'il venait d'écrire `Le Romantisme absolu´, Françoise Parturier déclara qu'elle le soupçonnait `d'éprouver pour lui-même une secrète préférence´. Or le secret de cette préférence, il nous en fournit peut-être les clés dans ces `Vieillards de Brighton´, roman romantique, baroque et surréaliste. Un livre mûri depuis 25 ans, voire davantage, puisque le dandy, survivant d'un autre siècle, soulève ici le linceul de son enfance, dont on dirait comme Freud qu'il est resté à jamais convalescent.

ENFANTS ABANDONNÉS

L'homme qui, pendant des années, anima sur Europe 1, au clair de lune, la `ligne ouverte au coeur de la nuit´, avec les plus belles Gnossiennes de Satie en générique, avait eu le don de donner une voix aux destins brisés, laissant parler avec la plus généreuse empathie, au plus profond des heures sombres, des insomniaques, des truands, des adolescents meurtris, des divorcés endoloris, des homosexuels, des prostituées, des laissés-pour-compte de tous bords. Jusqu'à ce gentleman-cambrioleur qui prit soigneusement le temps d'appeler Gonzague depuis le salon où il était en train de commettre son forfait. Chaque appel résonnait comme un cri étouffé dans le silence de la nuit.

A travers la figure du petit Arthur, héros très malgré lui de ce livre dont il est d'ailleurs le narrateur, l'esthète de la nostalgie s'interroge en filigrane sur le lien entre une enfance malheureuse et la littérature ainsi qu'en peuvent témoigner des enfants abandonnés comme Dante ou Dickens, Balzac ou Dostoïevski. Car Arthur, c'est lui précisément. En 1953, son père est jeune diplomate à Londres. `C'est quand il me surprend un jour en train de fracasser la tête de mon frère détesté sur les carreaux de la cuisine qu'il m'emmena à Brighton, dans un grand manoir gris. Une religieuse me fit visiter le dortoir, qui sentait l'urine et l'encaustique.´

PROCESSION DE FANTÔMES

`Ce livre parle des plaies vives de l'enfance. Ce n'est pas cependant une thérapie, mais plutôt une tentative littéraire qui n'a jamais été faite. J'essaie, avec humour et humilité, de rapprocher les deux extrêmes: l'enfance et la sénescence. J'ai survécu par la curiosité. Il faut imaginer un vieillard qui boit sa bière dans sa chaussure. Peu à peu, on prend goût à écouter ces infirmes privés d'avenir. Si les vieux parlent à un enfant comme à un adulte, c'est qu'ils doivent tout déposer avant de mourir.´ Dans cette procession de fantômes à laquelle ressemble chaque soir le pâle coucher des vieillards, Arthur discernera bientôt ses amis de ses ennemis. Lady Beckford, qui dut être belle autrefois, et le grand Will, écrivain maudit, deviennent assez rapidement ses confidents. En revanche, le marin Somerset, loup de mer sadique, exhale la haine. Or est-il quelque chose de pire qu'une vieillesse mauvaise et vindicative? Où le récit dévoile sa vraie trame romanesque, c'est quand par exemple les pensionnaires de l'asile `enquêtent´ sur le passage de Jack l'Eventreur dans cette institution de Brighton. Etait-il peintre ou marin? Arthur-Gonzague prétend, lui, que ce fut un policeman, effectivement mort étranglé dans un home de vieillards à Brighton.

Quand il revint de cette tragique expérience, combien brutale au demeurant, Gonzague Saint Bris n'était plus capable de faire ses devoirs ni de passer le moindre examen. Mais c'est un homme d'écoute, ouvert au malheur des vivants, qui se révélera sur les ondes dès 1975, dans l'univers feutré de cette `Ligne ouverte´ qui fera de lui ensuite un pionnier des radios libres en France. Et ce tandis qu'il signait en 1978 `Le romantisme absolu´ et en 1982 `La Nostalgie, Camarades!´. Et qu'en ces mêmes années 70, il créait l'Académie romantique avec Patrick Poivre d'Arvor, Brice Lalonde, Francis Huster, Etienne Roda-Gil et Frédéric Mitterrand.

A QUOI BON LA NOSTALGIE?

Gonzague Saint Bris se défend cependant d'être attaché à la nostalgie par un pur souci de forme. Il incline pour `une nostalgie qui a de l'avenir, pas celle qui meurt´. `On doit à présent découvrir l'Europe des cultures. Casanova, le prince de Ligne, Alexandre Dumas, René Descartes, Valéry Larbaud ont été les dessinateurs de l'Europe. Le comte Sforza aussi, Paul Valéry, Victor Hugo. Si l'on a besoin du passé, c'est pour comprendre l'avenir. Ne pas revenir sur le passé, disait Bernanos, c'est la meilleure façon de le voir revenir. Les écrivains ont fait l'Europe. Lorsque notamment les romantiques - Walter Scott, Byron, Goethe, Schiller, Manzoni - se sont réunis en 1800 à Iéna. L'Europe des cultures, c'est la nouvelle frontière du romantisme. On a assez parlé des théories sur le chauffage ; il faut désormais creuser la thématique des cultures.´

On eût aisément deviné que le roman russe - à côté du romantisme français, de Thomas Hardy et du XIXe anglais - figurait parmi les préférences de l'auteur. Qui cite, par-dessus tout, `Enfance et adolescence´ de Tolstoï. On en retrouve des traces un peu partout dans son oeuvre, et plus particulièrement dans ses `Egéries russes´ (1994) et ses `Egéries romantiques´ (1996), deux essais rédigés avec le diplomate et écrivain Vladimir Fédorovski.

EXIL HORS DE SOI, LOIN DES SIENS

`Les vieillards de Brighton´, c'est au fond toute l'histoire d'un exil ; hors de soi, loin des siens. `Puisque tu veux connaître la vérité des exilés, explique le grand sage Will à son ami Arthur, je vais te la dire. Ce sont des gens brisés par la vie et choqués par les circonstances, des jouets cassés, des êtres fragiles, qui, pour un mot ou pour un geste, peuvent passer de l'euphorie au désespoir. Mais le plus dur c'est sans doute le retour au pays. Je suis désolé de te le dire, ce que tu vis aujourd'hui, parmi nous, au milieu d'un paysage de ruines, n'est rien à côté de ce que sera ton retour à Londres ou à Paris. Tu verras que l'objet de remplacement n'est jamais aussi beau que l'objet perdu.´

Gonzague Saint-Bris, en définitive, appartient à cette espèce humaine qui, au milieu des effervescences mondaines, ne goûte rien tant que les vertus du silence et de la solitude. Fort de la certitude du philosophe qu'il n'est écrit nulle part qu'on vivait pour être heureux.

© La Libre Belgique 2002

ÉRIC de BELLEFROID

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