Livres - BD Quinze récits de Henri de Meeûs et l’enfance "unique" de Frédéric Saenen.

La Belgique est décidément le pays de ce qu’Edmond Picard appelait, au début du siècle dernier, "le fantastique réel", autrement dit d’une réalité qui dérape ou s’estompe tantôt dans une rêverie enchantée, tantôt dans une noirceur allant jusqu’au macabre. Sous des incarnations très différentes, ce fantastique est celui de Franz Hellens comme de Michel de Ghelderode, d’Henri Michaux comme de Thomas Owen.

Je me faisais cette réflexion en refermant le recueil de 15 nouvelles publiées sous le titre de la première d’entre elles, "Pitou". Son auteur, Henri de Meeûs, juriste et criminaliste, est surtout connu en littérature par son site www.montherlant.be, consacré à l’auteur de "Service inutile" et consulté l’an dernier par 120 000 visiteurs du monde entier. Son recueil d’aujourd’hui entraîne le lecteur dans un univers où le tragique se mêle d’humour (noir) et où un délire ubuesque conduit à des morts subites.

Faussement réaliste, l’auteur décrit ses personnages avec la méticuleuse précision d’un Magritte ou d’un Balzac. Il plante ses décors avec le souci du détail d’un Balthus ou d’une Agatha Christie. Le récit démarre ensuite de la façon la plus banale, mais voilà soudain qu’il trébuche, se détraque. Et le lecteur de se retrouver soudain devant un cadavre ou dans une clinique psychiatrique.

Que penser de ce jeune marié qui, sitôt prononcé le oui sacramentel, se sent pris d’un malaise qui aboutit à… ? Du cauchemar de ce colonel de l’armée belge à propos de sa fille, élève à la Vierge fidèle à Bruxelles ? De cette vieille dame, qui loue le second étage de sa maison rue Verte, près du Botanique, à un étudiant aux Facultés Saint-Louis ? De ce vieil oncle célibataire qui accueille son neveu devenu orphelin dans sa villa à Coxyde, et découvre qu’il aime s’habiller en femme ? A chaque fois, on se frotte les yeux, en découvrant qu’on a franchi sans s’en rendre compte l’invisible ligne de démarcation entre ce que nous prenons pour le réel et sa soudaine distorsion.

Ceci dit, la Belgique est aussi le pays d’écrivains qui transfigurent le réalisme le plus cru par le regard et l’écriture. Je pense, par exemple, à Constant Malva (1903-1969), qui descendit dans la mine à 15 ans et demi, et à son merveilleux "Le Jambot", qui évoque si bien "les petits bonheurs des corons" (Louis Scutenaire) du Borinage, en dépit de ses tragédies charbonnières.

Frédéric Saenen se rattache à cette veine dans la narration de son enfance dans une rue ouvrière de Grâce-Hollogne. Devenu critique littéraire, romancier, auteur inattendu d’un "Pierre Drieu la Rochelle face à son œuvre" (Infolio), il évoque avec précision, humour et tendresse le monde de son enfance aujourd’hui disparu.

Né en 1973, le petit Frédéric grandit entre Grand-Popa, descendu de son Limbourg natal dans les années 20 pour travailler au charbonnage de La Vieille Montagne, Mamy qui chouchoute son petit-fils, et "Maman", ouvreuse dans un cinéma du quartier des Guillemins à Liège - enfant sans père à qui, lorsqu’il aura onze ans, un enfant de son âge lancera "bâtard" qui se voulait une insulte.

Mais outre la fraîcheur de ses souvenirs, de ses émois aussi à 13 ans devant les chorégraphies scabreuses de Madonna à la télévision, ou de la tentative - poète inattendu de 15 ans - de se dire en mots, son récit est aussi un hymne à sa "Langue première", le wallon de son entourage prolétaire, cimetière aujourd’hui de mots et d’expressions qu’il recueille et détaille avec piété. La même piété avec laquelle il rend un hommage émouvant à sa mère.


"Pitou", Henri de Meeûs, Ed. Marque Belge, 640 pp., env. 25 €. En librairie le 14 septembre. Présentation du livre par l’auteur le 12 octobre chez Filigranes

"L’Enfance unique", Frédéric Saenen, Weyrich Editions, 196 pp., env. 14 €