Ils font la guerre, pas l'amour

Laurence Bertels Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Le rêve américain s'effondre aussi dans les romans pour adolescents, qu'ils évoquent les années soixante et la guerre du Vietnam ou les années 2000 et celle en Irak. Étranges résonances entre "Rita, New York, 1964" et "Be safe". Plongeons d'abord dans le présent avec Xavier-Laurent Petit, directeur d'école, licencié en philosophie, dont les romans passent rarement inaperçus. Primé à plusieurs reprises, "Fils de guerre" précède "Maestro" qui a obtenu le convoité "Prix Sorcières" pendant que "Les yeux de Rose Andersen" et "Marie Curie" retenaient toute notre attention.

D'emblée interpellant, "Be safe" séduit par son écriture vitale, sobre, imagée et sincère. Le lecteur se sent instinctivement attiré par l'histoire du jeune Jeremy O'Neil plus enclin à gratter la guitare qu'à gagner sa vie. Jusqu'au jour où les sergents recruteurs le croisent sur le parking du supermarché et lui proposent d'entrer à l'armée. Pour construire des ponts... Pas pour partir en Irak.

Le danger est sous-jacent. Le père de Jeremy, qui passe son temps à chipoter dans le cambouis, n'est pas dupe. Dès son premier retour, le fiston a changé. Cheveux rasés, ton différent, optimisme forcé. Tireur d'élite, il ignore encore où ses qualités vont le mener. Le roman bascule peu à peu pour raconter la guerre en Irak via les lettres et mails du soldat à son frère et fidèle ami, le timide Oskar. On y comprend mieux l'insupportable attente et l'horreur des interventions balayées par un vent incessant venu aiguiser les nerfs.

Réaliste, politique et profond, "Be safe" nous balade d'Irak en Amérique, de la guerre à l'amour, en passant par les secrets de famille. Un roman parfois sentimental mais qui se lit avidement et qui rappelle combien la passion et les chansons peuvent sécher les larmes.

RITA, NEW YORK, 1964

Avant l'Irak, il y eut le Vietnam, une autre guerre dont l'Amérique n'a pas fini de se relever. Unni Nielsen, auteure norvégienne reconnue, la visite de manière originale.

D'une écriture plus saccadée et plus répétitive que "Be safe", "Rita, New York, 1964" irrite parfois. Cependant, quand on apprivoise la musique de l'auteure, on entre aisément dans la danse des personnages, ces jeunes Norvégiens qui découvrent l'Amérique à l'heure où Walt Disney construit son stand pour l'Unicef, "It's a small world after all".

Héroïne du roman de Unni Nielsen, Rita travaille comme télégraphiste à bord de l'Albion, un cargo en direction de New York. Arrivée dans la ville mythique, elle rencontre cinq jeunes, d'origine norvégienne comme elle, et s'installe à Brooklyn. Très vite, elle s'éprend d'Ove qui croit que "le Seigneur est mon berger".

Confiant, le jeune homme part au Vietnam. Il ne reviendra pas. Rita porte son enfant et se rapproche de Lars, plus drôle et plus fou. D'autres figures hantent le récit, dont celle de Winnie, une jeune mère noire surdouée. La guerre prend de plus en plus corps. Rita devient reporter dans un journal norvégien et s'intéresse à la condition noire à l'heure où Malcolm X est assassiné. Les manifestations organisées par Martin Luther King battent leur plein. Lars et Rita fument de plus en plus d'herbe. Ils en font pousser sur leur balcon. Ils apprennent peu à peu ce que sont les "body bags", ces sacs qui ramènent les morts au combat, les "dog tags", médailles d'identification des soldats et les douleurs provoquées par le napalm. Eclairage intéressant sur une époque que les adolescents ne connaissent pas à part quelques chansons des Beatles ou de Bob Dylan, "Rita, New York, 1964" ouvre à différents horizons comme le veut l'esprit de la collection "doAdo monde" des éditions du Rouergue.

Un dernier mot pour souligner "Le pacte de Saigon", un album d'esprit ligne claire qui nous montre une autre réalité du Vietnam, celle des années 30, de la colonisation et de la séparation dans la cour de récré des élèves blancs et jaunes par un mur de honte, érigé en bambou, cette fois.

Laurence Bertels

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