Livres - BD

A 12 ans, il jurait d’écrire chaque jour de sa vie un poème, et il l’a fait. Mais il a aussi écrit des dizaines de romans et peint des centaines de peintures. A 72 ans, Jean-Claude Pirotte a une longue carrière tout entière consacrée à l’écriture et la peinture. Il est un poète, un vagabond des mots, un éternel errant. Depuis deux ans, c’est sa santé qui fugue. Il énumère tous les organes qu’on a déjà dû lui enlever ou qui le font souffrir.

Désargenté, hésitant sur ses jambes, il reste toujours un poète absolu, un écrivain qui nous offre des romans-poèmes. Il a la joie d’être à nouveau reconnu par les siens, ses amis des lettres. Il a reçu cet automne, le prix Apollinaire, le Goncourt de la poésie, dit-on. Et il vient de recevoir le prix Mac Orlan pour son dernier roman (son 50e livre sans doute !), "Place des savanes" (au Cherche midi). Il le reconnaît volontiers, si son œuvre a reçu de nombreux prix, hélas trop peu médiatisés (dont le Rossel en 1986), ses tirages sont toujours restés modestes. Mais la musique et le rythme de son écriture sont immédiatement reconnaissables. C’est pourquoi "Le Monde" lui a consacré cet automne une pleine page et que même "De Standaard", en Belgique, lui a consacré deux pages alors pourtant qu’aucun de ses livres n’a été traduit en néerlandais.

Nous avons retrouvé ce voyageur de l’âme dans son nouveau repaire, un petit appartement loué à la Côte belge que sa compagne aime tant, à deux pas des embruns de la plage et à quelques encablures de la France (il ne tient pas à ce qu’on soit plus précis, il ne veut pas qu’on l’importune). On le croyait encore en France ou en Suisse, il habite maintenant face aux mouettes avec sa compagne Sylvie Doizelet, également écrivain et traductrice (elle a participé au nouvel "Ulysse" de Joyce chez Gallimard).

On rencontre un homme qui respire merveilleusement la fraternité humaine. Ce n’est pas grand chez lui, mais on y est bien quand on l’écoute. Il écrit chaque jour dans une soupente minuscule, encore à la main, d’une belle écriture quasi sans rature. Les carnets de ses poèmes et romans s’entassent. Au-dessus de son fauteuil, une fenêtre oblique que la pluie martèle et par où les mouettes viennent lui dire bonjour. C’est de là que le poète observe le monde. Même si l’appartement en est envahi, il a dû laisser l’essentiel de ses livres dans un garage dans le Jura, n’ayant plus l’argent pour y garder un pied-à-terre.

Avec sa barbe de boucanier, ses yeux perçants, sa fraternité des nuits enfumées, on se doute que sa vie fut un roman. Né à Namur en octobre 1939, il fugue à 11 ans chez sa grand-mère, plein de haine pour ses parents. C’est alors qu’il écrit sur une page, en latin, "Nulla dies sine linea", "Pas de jour sans écrire". Il s’y est tenu pendant soixante et un ans déjà. Son errance continua et l’amena à 14 ans aux Pays-Bas dans une famille d’adoption à côté du parc de la Hoge Veluwe et du musée Kröller-Müller qu’il ne cessa de visiter. Revenu à Namur, il y fait des études de droit, participe aux grandes grèves de 1960, devient avocat et publie ses premiers poèmes (dont "Goût de cendre". "La "Libre Belgique" fut le premier journal à en parler et à évoquer mon travail" , nous dit-il). Son cabinet marche bien, il postule à un poste de député provincial où on lui préfère Bernard Anselme, mais en 1975, c’est le drame.

On l’accuse (à tort, répète-t-il depuis quarante ans) d’avoir aidé un détenu dans une tentative d’évasion. Il est condamné et le procureur obtient du Barreau qu’il soit radié de l’Ordre. Pour éviter une prison qu’il estime si injuste, il fuit en France et refuse d’être amnistié ("on n’amnistie pas un innocent " dit-il, bravache). Ce seront alors cinq ans d’errance, avec des faux papiers. Il a dû tout abandonner, sa femme, sa fille, son métier d’avocat, son confort. Une cavale qui se termine en 1981 quand sa peine est prescrite.

Qu’il habite Rethel, Paris, le Jura suisse ou la Côte belge, sa vie, depuis, est vouée à l’écriture. En même temps, il dessine et peint des huiles et des aquarelles, à la frontière entre l’abstraction et la figuration. C’est en fait chaque fois la poésie qui imprègne ses romans et ses peintures tout autant que ses poèmes.

Il a toujours vécu de travaux en marge de l’édition et du livre. Aujourd’hui encore, il chronique la poésie dans "Lire" et quelques amis l’aident.

Il juge aujourd’hui d’un œil détaché le sort de la Belgique après une si longue crise. "J’étais président de Jeunes Wallonie en 1960. J’ai parlé alors au congrès national wallon après Fernand Massart et André Renard. Nous étions déjà quasi rattachistes si le fédéralisme qu’on prônait ne marchait pas. Nous étions en liens avec ce qu’on appelait les ethnies minoritaires qui émergeaient en Europe. Le problème fondamental du caractère hybride de la Belgique aurait pu être réglé il y a cinquante ans et on aurait évité toutes ces crises qui ont suivi. Mais les Wallons ont toujours été bridés par les Bruxellois qui n’ont pas compris alors que dans une Belgique fédérale ils resteraient la capitale."

Après ces quarante ans d’errance en France et Suisse, "je me sens toujours belge, dit-il. Je suis un poète belge de langue française. Je rencontrais parfois Mitterrand qui venait à la même librairie que moi près de l’Odéon à Paris. Il me disait : Tu es un poète français. Je lui répondais : Je reste belge, avec toute l’hybridation et la bâtardise que cela comporte et qui sont des qualités. La Belgique est dans la tradition des marges romaines, des pays marginaux, porteurs d’autres qualités."

Jean-Claude Pirotte lit et comprend le néerlandais qu’il avait appris aux Pays-Bas. Il s’est réconcilié avec Namur où il fut proclamé l’an dernier "Namurois de Namur", une manière d’effacer la condamnation infamante, même s’il regrette "qu’ une municipalité de droite a choisi de démolir le quartier du Grognon pour y construire des parkings".

Recevoir le prix Apollinaire l’a certes touché, mais il a déjà reçu tant de prix "J’écris un poème chaque jour, soit le matin tôt, soit la nuit tard. C’est une respiration pour moi, une manière de me dégager de la lourdeur de la vie quotidienne et de ses désagréments." Il admet que la poésie reste un art confidentiel : "Je ne pense pas qu’il faille s’en plaindre. On lit surtout des poèmes dans les temps très troublés. Ce sont les Iraniens et les Afghans qui, aujourd’hui, lisent le plus la poésie. Mais je vois de plus en plus de jeunes venir à cette franc-maçonnerie des amis de la poésie. Mes poèmes sont comme un carnet de bord. Ce qui m’intéresse dans l’écriture, c’est le rythme. La rime aussi quand elle vient naturellement, sinon je m’en passe. La poésie dit des choses que le roman ne peut pas dire. "

Entre ses poèmes et ses romans, le lien est évident. Ses poèmes sont fort accessibles alors que sa prose prend des détours poétiques. "Place des savanes" pourrait apparaître comme un polar avec un mort et un flic, mas c’est plutôt un fleuve de mots qui s’attardent, cheminent ou accélèrent, au fil des émotions, des images, des souvenirs. Il ne faut pas essayer de maîtriser le récit mais se laisser emporter par cette belle écriture singulière qui sent le vent, l’air du large, la fraternité des nuits chaudes et la solitude des matins brumeux. "Mes romans sont nés bâtards. Je reprends volontiers le mot de Joseph Joubert, l’ami de Chateaubriand, qui disait que notre vie est du vent tissé. "

Le vent appelle la fugue, l’errance, le poète aux semelles de vent ? "J’étais déjà cavaleur petit, quand mon vélo me portait vers la Hollande au Nord et vers la France en sens inverse. Mais je ne suis pas un grand voyageur. Je suis plutôt sédentaire, c’est le hasard qui m’a forcé à partir. Je me transporte toujours où je suis, où je vais. J’ai dû faire cinq ans de cavale pour échapper à une poursuite judiciaire abracadabrante. Des magistrats m’ont dit que c’était burlesque. On a même lancé un mandat Interpol contre moi ! Je me baladais en France avec des faux papiers. Je vivais en conseillant des bons vins aux grands cuisiniers que j’avais appris à connaître. Mais cette fuite fut comme je l’ai souvent dite, une chance miraculeuse. C’est alors, par exemple, que j’ai rencontré André Dhôtel, mon romancier préféré, qui m’aida à faire publier mes poèmes à la NRF. C’est alors aussi que j’ai eu le temps de me remettre à peindre. Je voulais manifester mon droit à être libre. "

Il a passé ces dernières années à l’Ajoie dans le Jura suisse. Mais il a dû y renoncer faute d’argent et s’est replié sur la Côte belge. D’où vient le style si particulier de ses romans ? "Je ne sais pas mettre en scène de nombreux personnages. Il y a toujours le narrateur, un hétéronyme de moi-même bien souvent, et je tente alors en partant d’une idée de départ, en avançant d’une image à l’autre, de faire un roman, toujours court. J’arrête quand l’inspiration stoppe. Ce qui m’intéresse est d’essayer de rendre la prose musicale, avec des couleurs et des formes. On m’a dit que j’écrivais comme un peintre, même si je n’écris pas comme le faisait Rouault."

Que signifie toute une vie dans les livres ? "Dans mon enfance, déjà, j’étais entouré de livres et, pour moi, la vie était plus là qu’à l’école. C’est peut-être une forme d’échappatoire, mais lire est aussi une manière d’apprendre la vie. Et je rappelle que j’étais aussi avocat, donc proche de la vie bien réelle des gens."

L’écriture est-elle un calmant contre l’angoisse ? "C’est bien sûr un calmant mais c’est aussi la source d’une autre angoisse, celle de la page blanche ou de la toile vide. Nicolas de Staël disait que la peinture est un mur duquel tous les oiseaux du monde peuvent s’échapper. Je suis un romancier, un poète, un peintre mais en fait, chaque fois, un paysagiste. A la manière de ces peintres que j’aime - Ruisdael, Rembrandt, Bazaine, Rouault. Dans mes livres, le narrateur cherche sa place dans un paysage et tente de se retrouver soi-même."

Sa vocation de peintre fut tout aussi précoce. Enfant, il dessinait; adolescent, il hantait le Kröller-Müller. "L’aquarelle est comme un poème. Cela doit aller vite et ne supporte pas le repentir. L’outil est le même, les brosses et les pinceaux sont comme des mots. Quand je suis déçu de la poésie je me tourne vers la peinture et vice-versa. Et comme pour mes romans, j’ai de la peine à concevoir des peintures de grand format."

Que voudrait-il qu’on dise de lui ? "Qu’il fut un être humain qui exerçait modestement son besoin d’écrire et de peindre, de se trouver en écrivant et en peignant."

L’art est-il alors une consolation ? "Je vois ici, à la Côte belge, plein de vieux et de handicapés qui se retrouvent dans les bistrots pour parler du temps qu’il fait. Ils ont la fraternité d’être ensemble et semblent heureux. Mais il est vrai que notre besoin de consolation est impossible à rassasier disait Stig Dagerman et que nous vivons dans la dépossession comme disait mon ami l’écrivain Jacques Borel. Heureusement, car si on se possédait, on ne créerait plus rien."

Jean-Claude Pirotte sera toujours du côté des perdants magnifiques, des échoués au bord de la route. "Oui, car le côté des gagnants est si ennuyeux. Et comme avocat, déjà, je défendais la veuve et l’orphelin."