Livres - BD Portrait

C’est une grande figure de la culture et de l’art en Belgique qui est morte mardi, à Bruxelles, au terme d’une longue maladie. Joseph Noiret, né en 1927, était le dernier des six fondateurs du mouvement Cobra à être encore en vie. Il fut aussi le créateur et l’animateur de la revue culte Phantomas, il était poète, écrivain, et dirigea longtemps l’école La Cambre à Bruxelles. Il était aussi le père de la chorégraphe Michèle Noiret.

Joseph Noiret, alors jeune étudiant en lettres, militant communiste, qui écrivait des poèmes depuis 1944, n’avait pas 20 ans quand il participa à l’aventure éphémère du "Surréalisme révolutionnaire" qui ne publia qu’un seul numéro mais où il rencontra Christian Dotremont. En novembre 1948, le duo était à Paris pour une conférence du "centre de documentation sur l’art d’avant-garde" où se retrouvaient les différents groupes internationaux du surréalisme révolutionnaire dont le manifeste s’intitulait "La cause est entendue". Mais des désaccords surgirent entre non-Français et Français accusés de "parisianisme". Joseph Noiret expliquera : "Ce que nous cherchions, nous nous sommes rendu compte que nous ne le trouverions pas à Paris. Trop d’intellectualisme, trop de théorie. Ce qui a généré une sorte de répulsion, de mouvement de retour". En réaction, Dotremont, Noiret, Jorn, Appel, Constant et Corneille se réunirent dans l’arrière-salle du café-hôtel Notre Dame à Paris où Dotremont rédigea une déclaration manifeste ironiquement intitulée "La cause était entendue". Il n’y avait pas de Français parmi eux mais des Belges, des Hollandais et un Danois qui formeront ce jour-là, "Cobra" (acronyme de Copenhague, Bruxelles, Amsterdam).

Joseph Noiret écrivit alors de nombreux poèmes et articles à l’occasion d’expositions ou pour des revues de Cobra. Après la fin du mouvement, en 1951 déjà, Noiret continua à sa manière l’esprit Cobra et choisit des chemins où la littérature était cette fois au premier plan, sans pour autant perdre le lien avec les autres arts. Ce fut alors le lancement de "Phantomas".

"Phantomas" était une revue fondée en 1953 par les poètes Joseph Noiret, Théodore Koenig et Marcel Havrenne. Jusqu’en 1980, elle a distillé six numéros par an sous le slogan "Phantomas, c’est Popocatepetl six fois par an" (du nom du volcan mexicain). Une revue iconoclaste, déjantée, ludique et brillante qui jouait sur l’amitié, la rencontre des hommes et des arts, la liberté d’expression et l’inattendu, hors de toute fermeture doctrinaire. Enfant illégitime mais évident des dadaïstes, cousin germain du mouvement Cobra, vague rejeton des surréalistes, "Phantomas" a prôné la subversion poétique. La revue a eu ses "pigistes" célèbres, avec des textes de Samuel Beckett, Jorge Luis Borges, Jean Dubuffet ou Gaston Chaissac. Elle fut le lieu de rencontre de toute une génération, de Serge Vandercam, Joseph Noiret et Achille Chavée à André Blavier et la pataphysique et Pierre Puttemans.

Les numéros de ce qui se dit "la plus belle revue du monde" étaient illustrés de travaux de Van Lint, Van Anderlecht, Wijckart, Joostens ou Dotremont.

Dans "un manifeste en service commandé" rédigé en 1961 par Théodore Koenig, Joseph Noiret et les poètes jumeaux Marcel et Gabriel Piqueray, "Phantomas" se définissait comme "l’élaboration collective d’une forme d’esprit qu’aimante moins la révolte - sauf à l’endroit de l’inattention ou de l’obscurantisme - que la reconnaissance, l’approfondissement et l’échange des sensibilités contemporaines ainsi que l’aperception du futur. Phantomas croit à la nécessité d’une transformation radicale de la vie quotidienne des hommes pour leur faire aborder la réalité qui est la poésie même. Il préfère attention à lucidité, transcréation à création, éthique à plastique. C’est un iguanodon en ses jardins de Villandry."

La revue arrêta en 1980 et Joseph Noiret créa ensuite une nouvelle revue, dans un format réduit, "L’estaminet" où il donnait la parole à des personnes qu’il connaissait depuis l’époque Cobra.

Toujours, il continua à côtoyer les peintres. Ses recueils de poésie étaient illustrés de sa main ou par des amis peintres (Mogens Balle, Maurice Wijckaert, Sergio Dangelo). Il réalisa aussi des "gouaches-mots" ou des "collages-mots" avec Serge Vandercam et Maurice Wijckaert.

Joseph Noiret fut aussi longtemps directeur de l’école La Cambre à Bruxelles, celle fondée par Henry Van de Velde, qu’il dirigea de 1980 à 1992 lorsque France Borel lui succéda. La directrice actuelle de La Cambre, Caroline Mierop a réagi hier à la mort de son prédécesseur : "A titre personnel, nous dit-elle, j’ai le souvenir d’abord d’un homme dont les cours de littérature et de cinéma ont grandement influencé toute une génération d’artistes et d’architectes. J’en ai un souvenir très vivace et je me suis rendu compte que, lui aussi, gardait un souvenir précis de tous les étudiants qu’il avait rencontrés. Comme directrice de La Cambre, je voudrais souligner que sa direction a fortement marqué l’Ecole car Noiret a créé deux options devenues capitales pour l’institution : la conservation et la rénovation des œuvres d’art d’une part, et le stylisme d’autre part. Ce dernier choix pouvait paraître étonnant à l’époque mais il dénotait chez lui d’un intérêt pour le rapport au corps, un intérêt que lui avait sans doute inspiré sa fille, la chorégraphe Michèle Noiret."

Comme directeur, Noiret avait des idées fortes et une grande détermination qui ne lui valurent pas toujours que des amis. Parmi ses idées, il y avait par exemple une certaine réticence à l’égard du mouvement nouveau de l’art conceptuel.

Michel Draguet, directeur du musée des Beaux-Arts rend lui aussi hommage à Joseph Noiret qui "a porté longtemps la dimension poétique du mouvement Cobra et a eu en permanence une fascination pour la création artistique."

Noiret fut sans doute toute sa vie porté par cette belle utopie qu’il avait exprimée à propos de Cobra : "nous formions à Cobra un groupe d’individus dissemblables où chacun était à sa manière acteur et témoin d’une expérience vécue ensemble pour changer la vie, avec la certitude naïve que "la vie" pourrait un jour coïncider avec l’image que notre désir nous portait à imaginer."