Kenneth White, l'océanique

Éric de Bellefroid Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Dans son Écosse natale, Kenneth White grandit dans le vent. Empli de l'amplitude du large. La mer, qui ne s'ennuie jamais, serait le gisement de ses énergies, le fin fond de ses inspirations. La matrice en quelque sorte d'une vision du monde qui lui apparaîtra en 1978, dans une lumineuse clarté, à travers ce nouvel espace conceptuel, de vie et de pensée, qu'il nomme désormais «géopoétique». En Bretagne aujourd'hui, après tant d'années d'itinérance, il a retrouvé le rivage, lieu même de son existence, région limite par excellence: «C'est là où je vis, où je vois, où j'écris.» Dès ce temps-là déjà, la terre - la biosphère - est d'évidence de plus en plus menacée. Aussi le poète s'avise-t-il que «ce qui marque cette fin du XXe siècle, au-delà de tous les bavardages et de tous les discours secondaires, c'est le retour du fondamental, c'est-à-dire du poétique». Car toute création de l'esprit, à ses yeux, est poétique. Et les sciences, la philosophie et la poésie ne se trouvent pas seulement liées par la figure discursive de l'analogie, mais unies au sein d'une commune destinée.

SOLITUDE ET IMMENSITÉ

Kenneth White appelle aussitôt à la rescousse des penseurs et poètes de partout et de tous les temps. Héraclite, qui disait que «l'homme est séparé de ce qui lui est le plus proche». Ou Hölderlin, selon qui «poétiquement vit l'homme sur la terre». Convaincu qu'à l'origine de toute culture est une poétique, une «pratique fondatrice», il soutient que la culture grecque classique «n'existerait pas, ne respirerait pas sans la poésie océanique d'Homère: l'agora est baignée de ses vagues».

Par la fenêtre ainsi ouverte sur cette étendue de vaste conscience, loin des foules et du bruit, le poète vivra peut-être une manière de solitude en intelligence avec l'immensité. Il avait d'abord qualifié cette posture existentielle de «biocosmopoétique». «Ce n'est pas la communication entre l'homme et l'homme qui importe, dit-il en vérité, mais la communication entre l'homme et le cosmos.» Le cosmos, en effet, relierait les hommes entre eux.

NIETZSCHE, RIMBAUD, ARTAUD

On évoque son nomadisme intellectuel, parfois sa misanthropie. Il est probablement inclassable. Quand bien même le situerait-on dans la lignée d'auteurs anglo- américains comme Emerson, Whitman, Thoreau, Ezra Pound ou Dylan Thomas. Longue et lente fut sa sédimentation. Plus près de nous, on cite les influences de Caillois, Ponge, Segalen. Ses lectures, souvent empreintes de Nietzsche, l'ont mené d'Occident en Orient, mais il s'est bien gardé de jamais céder à la «bouddholâtrie». D'autres filiations ne sauraient être éludées. Celle des philosophes allemands, Jaspers, Husserl et Heidegger surtout, étudiés à Munich. Mais Goethe et Novalis aussi, et les surréalistes rencontrés pendant ses années parisiennes (1959-1963), après avoir beaucoup travaillé sur Rimbaud et Artaud.

N'est-ce point Rimbaud justement qui disait: «Beaucoup d'écrivains, peu d'auteurs» ?

Laurent Margantin, peut-être le plus fidèle exégète de White, note qu'en rompant avec le contexte culturel de la fin des années 80, dominé par l'«indépassable» solipsisme des Beckett, Cioran ou Ionesco, le poète s'était exclu soi- même du monde littéraire et de ses pratiques. «La littérature était un absolu quand elle était considérée comme le dernier lieu de la métaphysique, confie-t-il à Claude Fintz dans les entretiens qui constituent le présent «Champ du grand travail». Aujourd'hui, c'est le dernier refuge: dépotoir de fantasmes, etc.»

L'UNION AVEC LE GRAND TOUT

Le pèlerin de «L'Esprit nomade» (Grasset, 1987) poursuit son chemin. «C'est l'intelligence en mouvement, en dehors de ses cadres hérités, inculqués, habituels. (...) On entre alors dans le grand champ de la géopoétique, qui est monde en émergence: mondification, beaucoup plus intéressante et excitante que toute fiction.» Il va scandant la conviction que la poésie peut être un discours soutenu, «pas seulement un cri dans la nuit, ou une fleur malingre au bord de l'autoroute». Et de discerner entre trois types d'écriture. La prose narrative, d'abord, récit d'une expérience ou d'un cheminement («Les Limbes incandescents», 1976). L'essai ensuite; le poème enfin, qui est la pointe de la flèche, et va droit au but.

L'INFLATION DE L'IMAGINAIRE

Il se proclame heureux, cependant, l'homme qui aime à se lover dans le silence et l'inconnu. Il prétend jouir de la vie, malgré une société diminuée et une culture appauvrie. Certes, il ne se contente pas de chanter les muses allongé sur un divan en jouant de sa lyre. Il voit les maux qu'encourt la planète. Il sait que la Nature est très entachée, et que d'aucuns la disent finie par fatalisme ou par nostalgie du péché originel. Mais à l'égal de Marcuse, dans «Eros et civilisation», il rêve toujours d'une union plus intime du moi avec son milieu, «l'union avec le grand tout».

Mais la vie du poète ne peut être tous les jours parfumée de la rosée du petit matin. Kenneth White se récrie farouchement contre l'infantilisme qui règne sur nos esprits, et l'incessant appel de nos animateurs culturels et représentants en créativité à l'imagination, à l'émotion, à la magie. Or, il n'y a pas lieu à ses yeux de découpler le réel et l'imaginaire. Il observe qu' «il y a prolifération, surplus, inflation d'imaginaire quand il y a manque d'espace et de mouvement, de phénomènes et de perceptions». Et c'est là une large idée de la culture qu'il récuse à présent. Celle qui se conçoit en milieu fermé comme animation ou objet à consommer, loisirs programmés et salles de spectacle. Où il faut s'étourdir d'une émotion primaire, bien lointaine de l'émotion du monde.

Si Kenneth White se mit un jour à écrire, c'est parce qu'il ne pouvait plus s'inscrire. Il a depuis bien longtemps renoncé à penser du bon côté. «Je ne suis pas contemporain, s'écrie-t-il, je suis cospatial!» Ego bien fermenté, il ponctue sur les manières d'écrire, distinguant les petits maîtres, stylistes et dandys de la plume, des grands primates, qui véhiculent plus d'énergie. «Le talent se stylise: il n'a que ça à faire. Le génie n'a pas de style. Le talent joue, le génie, lui, travaille.»

© La Libre Belgique 2003

Éric de Bellefroid

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