Livres - BD Dominique Pagnier livre une fresque en disciple français de Robert Musil.

Qui éprouve de l’intérêt, voire de la fascination pour l’histoire et la culture de cette Europe centrale qui s’étend des bords du Rhin à Lemberg (aujourd’hui Liv en Uktraine, mais autrichienne jusqu’en 1920), trouvera un ample bonheur de lecture dans le roman que publie Dominique Pagnier. Il se déroule, en effet, tout au long du XXe siècle, brassant guerres et révolutions, effluves d’érotisme et enquêtes policières, goulag et théâtre, amour, folie et mort. Bref, une symphonie extraordinairement documentée et prodigieusement inventive.

Tout commence le 26 décembre 1975, à Vienne, où le narrateur, alors âgé de 24 ans, croise un homme d’un certain âge et d’une allure à la Curd Jürgens. Son passé va faire de lui la figure centrale du roman.

Manfred Arius, né en 1900 dans une famille de la bourgeoisie prussienne, est le petit-fils d’un disciple du grand architecte Karl Friedrich Schinkel (1781-1841) à qui Berlin doit quelques-uns de ses plus beaux monuments d’inspiration antique. Engagé à 17 ans dans l’armée, il est envoyé à Odessa en 1918. Lorsque les bolcheviques se rendent maîtres de la ville, il passe de leur côté, et entre dans les services secrets du Komintern (l’Internationale communiste). De retour en Allemagne, il travaille comme décorateur de théâtre, mais sitôt la guerre d’Espagne éclatée, il y participe à l’élimination des trotskistes et des anarchistes ordonnée par Moscou. Lors des grandes purges staliniennes de 1936-38 en Russie, il n’hésité pas à témoigner contre certains de ses amis.

Retourné en Allemagne, Arius y est arrêté par la Gestapo en 1943 pour une peccadille. Libéré, il finira la guerre comme offcier de l’Armée rouge, adhère à la République démocratique allemande (RDA), collabore à la Stasi, lui fournissant notamment des rapports sur les artistes des pays de l’Est qu’il fréquente en tant que décorateur de théâtre. Il mourra vers la fin du siècle.