Livres - BD

Pour son premier roman, "Histoire de l’oubli", Stefan Merrill Block s’est choisi un sujet d’une confondante humanité, qu’il traite avec doigté : la maladie d’Alzheimer, dans sa forme précoce et familiale. Comment un parent atteint peut-il avoir l’audace de concevoir un enfant, à qui il risque (une chance sur deux) de transmettre cette terrible bombe à retardement, qui explose vers l’âge de trente-cinq ans ? Que fait-on de sa vie quand les tests ont révélé le pire ou lorsqu’on refuse de s’y soumettre ? Pour donner un corps romanesque à ces douloureuses questions, le jeune auteur américain (il a 26 ans) retrace, sur près de quarante ans, l’histoire d’une famille frappée par ce mal ancien récemment étiqueté Alzheimer.

Seth le sait : ses parents se sont mariés avec la volonté de prendre un nouveau départ, tirant un trait sur leur passé, leurs secrets. Mais son besoin de vérité va devenir pressant. À l’annonce du verdict sur la maladie qui diminue sa mère, cet adolescent avide de savoir va se lancer dans la lecture de tout ouvrage de neurosciences devant lui permettre de comprendre le fonctionnement de la mémoire, du cerveau. Les réponses n’étant que partielles, il décide de mener une autre enquête, sur les origines familiales de sa mère, pour en établir l’histoire génétique. Un temps maître autoproclamé du Néant, Seth va renaître au contact des personnes atteintes qu’il rencontre, lui qui espère que l’une d’elles pourra l’aiguiller sur la branche de l’arbre généalogique convoitée.

ISIDORA, CONSOLATRICE

À plusieurs heures de route de là, Abel, vieillard bossu emmuré dans sa solitude, attend désespérément que sa fille reparaisse sur le seuil de sa maison, vingt ans après qu’elle l’eût franchi, ce jour de 1977. Dernier rempart de décrépitude dans un lotissement en plein essor - il a fini par accepter l’offre des promoteurs et leur a vendu les hectares de la ferme -, Abel n’a plus que ses souvenirs, toujours intacts, pour le maintenir en vie : images de l’époque où Paul, son jumeau, faisait tourner l’exploitation avec lui; du temps où il aimait en secret Mae, la femme de Paul; puis du basculement de Paul, qui finit par perdre la raison - séquelle de l’armée, pensait-on alors.

Parallèlement au gène qui se transmet d’une génération à l’autre, les personnages de Stefan Merrill Block héritent des histoires d’Isidora, cité idéale, sorte d’Eldorado consolateur, qui permet d’exprimer ce que le réel a d’indicible. Car l’homme a toujours eu besoin de récit pour avancer, se structurer, exister. Isidora, où l’Éternité efface les souvenirs, ce dont personne ne souffre.

Improbable, la rencontre entre Seth et Abel va permettre à chacun de combler les vides qui paralysaient leurs existences. Avec ce texte qui enchâsse subtilement données scientifiques, mythologie et vécu, Stefan Merrill Block signe un roman inventif, sensible et déchirant. Une ode, aussi, à la Création, subtile combinaison entre hasard et mémoire.