L’arche salvatrice de Henry Bauchau

Monique Verdussen Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

L a vitesse plus ou moins rapide de vieillissement des individus reste une des grandes injustices de la vie ", assurait volontiers le grand hématologue que fut Jean Bernard. Sous cet angle, Henry Bauchau qui publie un nouveau roman à 97 ans est assurément un privilégié. Venu tard à l’écriture, ce romancier également poète, psychanalyste, professeur, dessinateur, journaliste célébré dès la parution en 1972 de "Le régiment noir", n’a, il est vrai, connu la consécration populaire qu’en 2008 avec la parution de "Le boulevard périphérique".

Il est possible que "Déluge" n’obtienne pas le succès de ce prédécesseur couronné par le prix du Livre Inter. L’écriture en est pourtant simple, les phrases claires, le rythme vif. Le sujet est plus subtil, se perdant - et nous perdant parfois - au fil du récit dans les affleurements d’une pensée ralliant l’allégorie, l’introspection, voire un certain mysticisme. Certes, ce n’est pas neuf dans la manière de cet écrivain raffiné qui, pour avoir traversé un siècle de l’histoire des hommes, regarde désormais le monde et ses tumultes du haut de son "arche" où le tient enfermé le grand âge. Mais cela rend la lecture plus complexe, sinon déroutante.

Des éléments ou des souvenirs de sa propre histoire ont fréquemment inspiré Henry Bauchau. Ceci se retrouve en toile de fond de ce dernier roman où s’entremêlent la création artistique, les échanges humains, les pulsions de destruction, le désir de liberté et la quête d’une espérance plus forte que les maladies du corps et de l’esprit. Pour avoir lui-même pratiqué l’analyse, Bauchau possède une connaissance intime des tréfonds de l’âme, des enfers où se fourvoient les individus et de l’apaisement que procure une écoute attentive. Ou une présence complice.

Ce qui émerge de l’entrelacs des thèmes se chevauchant ici, c’est l’inestimable force des relations intuitives qui se nouent entre des hommes et des femmes engagés dans une même œuvre de création. C’est le mystère de l’amitié - parce que c’est lui, parce que c’est moi - qui rassure dans un monde en butte aux violences et aux incertitudes. C’est la révolte, en l’occurrence la fureur d’un peintre pyromane, contre l’argent qui corrompt tout, c’est-à-dire l’essentiel. C’est la guérison d’êtres en souffrance par la reconnaissance implicite que leur témoignent d’autres êtres en souffrance. C’est aussi le cri d’un écrivain dont la voix perce sous celle de la psychiatre qui intervient en épilogue du roman : "Ils tentent tous de me persuader que je vais reprendre mes forces, je connais trop les choses pour me faire des illusions ( ) Ma pensée est seule à me soutenir encore. Le présent file, file et l’avenir n’existe presque plus. C’est ça la vérité, je dois bien le reconnaître".

Roman de l’intériorité, "Déluge" repose sur la conviction que l’essentiel se passe, non pas en dehors de soi, mais en soi. Une jeune femme brillante qui pense être passée à côté de la vie s’en va oublier un cancer auprès d’une amie installée dans un port du sud de la France. Elle y rencontre un peintre, vieillard étrange qui brûle la plupart de ses œuvres, pourtant très recherchées, dès qu’il les a terminées. Redoutant toute spéculation, il offre celles qu’il sauvegarde parfois en geste d’amitié. Ainsi au responsable de la sécurité venu le tancer avec un comparse pour avoir allumé ses feux destructeurs près de barils d’essence.

Deux amies se joignent à ce groupe initial, ainsi qu’un enfant disant du vieux fou : "Il a des yeux qui voient ce que les autres ne voient pas". Ensemble, ces personnages vont participer à la réalisation d’une fresque gigantesque initiée par le peintre, l’Arche, réplique de celle d’où Noé devait faire renaître un monde neuf. Chacun y apporte ses talents, ses blessures, ses colères, trouvant à cette entreprise partagée la thérapie qui lui convient. Chacun a besoin des autres pour se guérir de lui-même.

La toile est une allégorie de l’histoire des hommes. Henry Bauchau y convie à regarder l’invisible et, affrontant les déluges et les noirceurs, à sauvegarder quelques éclats de lumière, de bonté et d’amour dans un monde qui ne changera que si l’homme se transforme lui-même. Un beau thème et une exhortation lancée comme une urgence.

Monique Verdussen