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Sort envié et peu fréquent que celui d’un premier roman devenu best-seller, désormais traduit dans dix-huit pays et en cours d’adaptation par HBO. C’est ce qui est arrivé outre-Atlantique à "L’Art du jeu", de Chad Harbach. Et l’on comprend aisément pourquoi. Outre un évident talent de conteur, le cofondateur et rédacteur en chef de la revue littéraire "n + l" y déploie ces thématiques qui forgent l’ADN d’une certaine Amérique : camaraderie, sport collectif, excellence universitaire, ambition, sans pour autant négliger leur inévitable côté obscur.

Le destin d’Henry Skrimshander semblait tracé : à l’atelier où travaille son père, deux ouvriers allaient prendre leur retraite à la fin de l’année. Mais ses exceptionnelles qualités de joueur de baseball vont lui ouvrir les portes d’une petite université décatie du Wisconsin, le Westish College. Il s’attend à y mener une existence hors du commun. Ses journées seront en grande partie oisives et erratiques. Mike Schwartz, son ami et mentor, veille jalousement sur son poulain. Même si ce dernier lui fait de l’ombre et se montre ingrat. L’un a besoin de l’autre, mais la réciproque n’est pas vraie. Quand la trajectoire d’Henry frise les sommets, les recruteurs se bousculant pour l’attirer dans leur équipe, celle de Mike butte sur le refus des universités où il rêvait de poursuivre son cursus. Autour de cette amitié déséquilibrée et pourtant très forte évoluent d’autres figures, prises dans un élan sans retour. A soixante et un ans, Guert Affenlight, président de Westish et éminent spécialiste de "Moby Dick", se met en danger en tombant éperdument amoureux. A la recherche d’une nouvelle vie, Pella, sa fille, est de retour après quatre années d’un mariage qu’elle avait estimé plus prometteur que le brillant avenir universitaire qui s’offrait alors à elle. Owen Dunne, qui partage la chambre d’Henry, risque de se perdre dans une relation à risques. Et quand Henry rate une balle, il sombre bientôt corps et âme.

Roman initiatique porté par un souffle romanesque efficace, "L’Art du jeu" concerne évidemment le baseball, mais touche également à la séduction et plus largement aux relations sociales. On peut aussi y adjoindre une réflexion sur la littérature. Où Chad Harbach explore les doutes, les fragilités, les démons et la solitude de ses personnages, stigmatise une quête de la perfection, ici synonyme d’une "vie simple et lumineuse où chaque geste aurait un sens" . Mais l’ambition peut dépasser les aptitudes, l’avenir devenir une perspective sinistre. L’art de rebondir devient alors nécessité.

L’Art du jeu Chad Harbach traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Dominique Defert Lattès 664 pp., env. 22,50 €