L’assassinat de Sigmund Freud

Eric de Bellefroid Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Dans son "Traité d’athéologie", paru en 2005, Michel Onfray posait doctement que les trois monothéismes, "animés par une même pulsion de mort généalogique", partageaient ensemble une haine de la raison et de l’intelligence, de la liberté et de la sexualité, du corps et du plaisir. Ardent nietzschéen, le philosophe confessait un athéisme pur et dur. Quérulent même. Là, pour le coup, Dieu était bien mort.

Né le 1er janvier 1959, le prodige philosophico-littéraire français de ces dernières années, fondateur de l’Université populaire de Caen, confiait d’ailleurs dans un autre ouvrage ("La puissance d’exister", 2006) les secrets de sa propre histoire, où l’on pouvait lire les ressorts d’une revanche à prendre sur le destin. Racontant comment, tôt jeté dans un orphelinat par ses propres parents, il atterrit un jour chez les prêtres salésiens.

Or, sur ce pan de son histoire, Onfray revient dans son présent "Crépuscule d’une idole", évoquant "le petit garçon qui a senti le souffle de la bête chrétienne dans son cou", l’haleine caressante et avinée des bouches pourries, celui qui a dû dévider au confessionnal tous ses émois sexuels pour s’entendre dire que l’onanisme le vouerait aux enfers, celui qui enfin, mais un peu plus tard, allait découvrir en Nietzsche, Marx et Freud - le fameux triangle des philosophes du soupçon - trois vrais et authentiques amis

Resté fidèle à Nietzsche et à sa "philosophie au marteau", demeuré socialiste tendance Proudhon, Michel Onfray s’est également intéressé de très près au divan freudien. Il eût même songé à entreprendre personnellement une analyse didactique. Mais aujourd’hui, il se cabre et publie un livre incendiaire qui réduit le pauvre Dr Freud (Freiberg, 1856 - Londres, 1939) en cendres. Du moins tente-t-il d’anéantir une légende dorée, à ses yeux insoutenable.

Au temps où il enseignait au lycée, l’intellectuel normand abordait souvent la doctrine freudienne, le complexe d’Œdipe, l’étiologie sexuelle des névroses; pulsions, refoulements, envie de pénis, angoisse de castration - et tout ça, pour le dire d’un mot. "On nous demandait d’enseigner une matière éminemment combustible auprès d’âmes inflammables. J’ai un peu touché du doigt, là, le pouvoir dangereux des psychanalystes. J’ai alors développé une méfiance instinctive et viscérale à l’endroit de leur caste sacerdotale et de leur pouvoir de prêtres "

Dès lors, le philosophe athée s’efforce de comprendre le succès de cette nouvelle "religion" pendant tout le siècle dernier. Freud, professe-t-il, a fait entrer le sexe dans la pensée occidentale. Pensée qui, dans sa version dominante, avait si longtemps évincé le sexe. Résultat : un corps complètement névrosé, dématérialisé, déconsidéré.

Freud alors s’inscrit dans le sillage du Nietzsche écrivant dans "Le Crépuscule des idoles" : "Ce n’est que le christianisme avec son fond de ressentiment contre la vie, qui a fait de la sexualité quelque chose d’impur." Mais le bourreau philosophe perçoit une faille, déjà, dans le projet du maître viennois : "Parler de sexe dans une civilisation qui le dissimule de façon névrotique, c’est s’assurer une audience certaine."

Or, c’est le magicien, le sorcier, le chaman, le gourou en quête éperdue de gloire et de reconnaissance, de thuriféraires et de caudataires, d’un clergé et d’une liturgie en bonne et due forme en somme, qu’il dénonce ici. Un égotiste vénal, névropathe, rongé d’ambition, mari adultère obsédé par l’inceste et le meurtre du père, un mystificateur qui érige son propre culte, qui compose de son vivant sa propre mythologie, qui élimine sa correspondance et falsifie jusqu’aux cas cliniques les plus emblématiques (Anna O., le petit Hans, l’homme aux rats, etc.). Adepte de théories excentriques, de la numérologie à l’occultisme, de la balnéothérapie à la télépathie, qui dut tant de fois se déjuger.

"A la lecture des historiens critiques, on découvre enfin que Freud organise le mythe de l’invention géniale et solitaire de la psychanalyse." S’agissant de l’hypothèse même de l’inconscient, il nierait l’inspiration puisée auprès de Schopenhauer ou Nietzsche notamment.

Historienne de la psychanalyse, freudienne de stricte observance, Elisabeth Roudinesco tempête et fulmine. Elle qualifie l’ouvrage de "brûlot hâtif et brouillon", constellé d’erreurs. "Pourquoi tant de haine ?" s’interroge-t-elle légitimement, après avoir, sous ce titre déjà, répondu au célèbre "Livre noir de la psychanalyse" paru en 2005. Un réquisitoire implacable qui en son temps avait déjà produit l’effet d’une bombe, soulignant les enjeux quasi idéologiques d’une guerre sans merci entre les différentes écoles de psychothérapie.

Le philosophe d’Argentan, qui pourrait aussi bien représenter une fronde normande contre un parisianisme arrogant, se défend cependant d’avoir jamais voulu détruire Freud, soit même le ridiculiser. Il entend que "sa discipline fut d’abord une aventure existentielle autobiographique. [ ] Les concepts de l’immense saga freudienne lui servent d’abord à penser sa propre vie."

En clair, la psychanalyse aurait été le rêve le plus élaboré de Sigmund Freud. Un rêve, une affabulation, un fantasme, jusqu’à une œuvre littéraire et poétique. Onfray s’acharne aussitôt à démanteler les clichés et les images pieuses, dans un souci de déconstruction toujours nietzschéen.

Mais il n’y va point tant au marteau qu’à la masse. Contre l’idée bien établie que ce "juif libéral éclairé" fut l’héritier de la philosophie des Lumières au XXe siècle, il fustige la complaisance de son anti-héros envers l’austro-fascisme de Dollfuss et le césarisme autoritaire de Benito Mussolini; la collaboration des freudiens avec l’Institut Göring qui réglemente la psychanalyse sous le IIIe Reich. Mais aussi la criminalisation de la masturbation, l’homophobie, la misogynie et la phallocratie ontologiques.

Michel Onfray, ainsi qu’y insiste Elisabeth Roudinesco, tient la psychanalyse en définitive comme "le produit d’une culture décadente fin de siècle". Qui sait s’il ne se trouve pas là-dedans quelques puissants mobiles contre une thérapie jugée par trop élitaire ? Extrême à tout le moins, le philosophe paraît même parfois carrément excessif. Mais telle est assurément la marque d’un redoutable duelliste.

Certes, s’il est permis de vénérer Freud et son institution, on peut aussi bien concevoir qu’ils exaspèrent franchement les sceptiques et les incrédules. Il demeure que le savant autrichien a ouvert, sur un continent inconnu, une porte qui ne se referme plus. Aussi longtemps que l’âme et ses instances pourront s’interroger sur elles-mêmes dans une culture du doute.

On dira que la psychanalyse, longue et coûteuse, ne guérit pas. C’est là tout le nœud de la question. Car qu’est-ce que la guérison, dans le vaste champ, infiniment complexe, de la souffrance psychique ? Un débat enflammé paraît relancé désormais entre les analystes, les thérapeutes, les historiens et les philosophes, qui s’efforceront à l’envi de discerner le vrai du faux. Pourvu qu’il reste civilisé

Eric de Bellefroid

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