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ENTRETIEN

La faim, c'est moi», avoue Amélie Nothomb dans son douzième opus, «Biographie de la faim» (Albin Michel, cf. «Lire» du 27 août). Rencontre avec une auteure qui, pour l'occasion, se délectait de groseilles...

«Biographie de la faim» n'est pas un roman. Pour vous, où se situe la frontière ?

Il y a un pacte autobiographique plus fort dans «Biographie de la faim» que dans «Métaphysique des tubes» ou «Stupeur et tremblements». Non qu'il y ait quoi que ce soit de faux dans ceux-là, mais ici tout ce que je dis est vrai, même s'il y a un travail d'écriture.

Vous n'avez utilisé aucune autre appellation.

Sincèrement, cela me paraît être un genre littéraire encore inconnu. S'il fallait vraiment le définir, je dirais que ce serait une autogéographie, comme l'évocation d'un archipel au début le laisse entendre. Cela en a d'ailleurs la forme puisque cela commence par de grands pans de texte qui sont comme de grandes îles. Arrivé à la puberté, le texte s'effiloche en petites îles. C'est donc, à la lettre, un archipel.

Vous êtes un phénomène unique dans le monde littéraire d'aujourd'hui. Qu'est-ce que cela signifie pour vous ?

Cela ne veut pas dire grand-chose. Cela aurait un sens si j'avais le choix, si je pouvais être autre chose que ce que je suis. Je ne suis pas capable d'être différemment, de parler différemment, de vivre différemment. Donc je suis de la seule façon que je peux être. Et cela ne me paraît pas plus phénoménal dans mon cas que dans le cas de n'importe qui.

Vous avez un bureau, chez Albin Michel, où vous vous rendez de temps à autre pour répondre à l'important courrier que vous recevez...

Un jour, j'ai croisé Pivot dans le couloir alors que je portais une immense pile de courrier. J'ai vu à son regard qu'il pensait que j'étais une soubrette portant le courrier au service de presse. Puis il s'est rendu compte que c'était moi, et m'a regardée l'air de dire : «Maintenant je connais la terrible vérité : elle n'est pas écrivain aux éditions Albin Michel. Elle est un prête-nom. En vérité, c'est la dernière des sous-fifres. Mais on l'emploie parfois pour passer à la télévision...»

Vous reconnaissez avoir été élevée dans le culte de la littérature. Quelle influence cela a-t-il eu sur votre parcours ?

Cela a eu une influence considérable sur l'être humain que je suis, indépendamment de l'écrivain. Être élevée dans le culte de la littérature, c'est une manière de vivre. On ne perçoit pas les choses de la même façon, on ne vit pas de la même façon quand on a beaucoup lu. On a peut-être plus de respect, plus de lenteur dans ses perceptions, on se pose plus de questions. L'erreur serait de croire que cela mène à écrire. C'est tout le contraire. Le fait d'avoir beaucoup lu intimide : pourquoi est-ce que j'irais écrire alors qu'il y a Stendhal ? Si j'ai commencé à écrire, c'est parce que, pour des raisons mystérieuses, je n'ai pu faire autrement. Cela m'a échappé et continue à m'échapper.

Vous écrivez qu'à sept ans, vous aviez tout vécu. Après douze romans, n'avez-vous pas l'impression, sur le plan littéraire, d'avoir tout vécu ?

J'avais l'impression d'avoir tout vécu justement parce que je n'avais que sept ans, et que je ne pouvais imaginer ce que je n'avais pas encore vécu. Maintenant, je suis en train d'écrire mon 53e manuscrit, ce qui me permet de mieux circonscrire ce que je n'ai pas encore écrit, et même ce que je n'ai pas encore commencé à écrire. Au contraire, la zone des possibles en écriture ne cesse de s'élargir.

Quel est l'avenir de ces romans non publiés ?

L'immense majorité restera dans des caisses et n'en sortira pas. Je veillerai à me protéger suffisamment pour cela.

Dans le roman, vous reprenez l'étymologie de «maladie» : mal à dire. Si on parvient à dire, on ne souffre plus. Dire, écrire, est-ce pour vous une façon de guérir de quelque chose ?

J'imagine, mais je ne sais pas de quoi. Quelque chose qui est de l'angoisse du vide, certainement. Le fond de «Biographie de la faim» est aussi une angoisse du vide permanente. Une des phrases clés du livre est : «Là où il n'y a rien, j'implore qu'il y ait quelque chose ». Et cela reste valable tous les jours.

© La Libre Belgique 2004