Livres - BD Restitution du patrimoine, défis écologiques et économiques, le professeur écrivain est sur tous les fronts.

En deux ans à peine, la renommée de Felwine Sarr a connu une formidable croissance. Valeur montante d’une "Afrique en mouvement", ce professeur d’économie est aussi romancier, philosophe et musicien. Son livre "Afrotopia" en fait l’un des principaux penseurs de l’Afrique contemporaine, qui rejette aussi bien les injonctions venues d’un Occident donneur de leçons, que les discours des afro-pessimistes et afro-optimistes de tous poils. Felwine Sarr était l’un des invités du Pavillon des lettres d’Afrique qui a connu un joli succès pour sa première édition à la Foire du livre de Bruxelles et s’apprête à rouvrir vendredi au Salon du livre à Paris.

Il y a une semaine, Felwine Sarr a été sollicité par le président Macron "afin d’étudier la restitution aux pays africains d’œuvres d’art actuellement en France". Une mission qu’il mène avec l’historienne d’art Bénédicte Savoy, membre du Collège de France. Cofondateur, avec l’historien Achille Mbembe, des Ateliers de la pensée, organisés en octobre à Dakar, le professeur à l’allure d’éternel doctorant accumule les défis à relever. C’est même son principal carburant.

Le déclic ? Le cours d’économie du développement qu’il a été amené à donner à l’université Gaston Berger à Saint-Louis au Sénégal, où il enseigne depuis dix ans.

"Je me suis rendu compte que les étudiants avaient une représentation très faussée de la place de l’Afrique dans le monde. La question fondamentale n’était pas l’économie mais leur image dans le miroir. Ils avaient ingurgité un discours diffus (médias, littérature) qui leur renvoyait une image de manque qu’ils avaient intégrée. Face aux injonctions imposées au continent - modernité, développement, démocratie - je me suis rendu compte que l’Afrique n’était jamais donnée à voir telle qu’elle est mais telle qu’elle devrait être selon ces critères."

Il a donc d’abord écrit son livre "Afrotopia" pour la jeunesse africaine.

"J’ai la conviction intime que nous avons face à nous beaucoup de défis à relever mais l’un de ceux-ci se niche dans le regard sur soi. Les horizons sont toujours ouverts. On a vu des peuples sortir des situations les plus extrêmes en l’espace d’une génération ou une génération et demie. Je me suis dit que même si le terme avait été dévalué, il fallait réinvestir l’Afrotopos, le lieu de l’utopie, si nous voulions reprendre possession de notre destin. Parce que l’on ne peut pas laisser les autres raconter ce que nous allons devenir. C’est le plus urgent. Nous devons décider quel type de société nous recherchons, quel type d’équilibre entre l’économie, l’écologie et la culture, etc. Je m’adresse aux étudiants africains mais aussi à tous ceux qui s’intéressent à ce processus de changement de nos sociétés. J’ai été avec ce livre en Bretagne, en Chine et partout des gens m’ont dit : il ne faut pas appeler ce livre "Afrotopia" mais "Eurotopia" car les questions posées sur la société que nous voulons bâtir, nous les partageons. Ce ne sont pas que des questions africaines. La crise écologique que nous vivons touche tous les territoires, c’est la crise d’un système qui s’est emballé et a perdu le contact avec le réel."

Prolonger les Ateliers de la pensée

Nés de la réflexion entamée dans "Afrotopia", les Ateliers de la pensée sont une plateforme "où l’on invite des intellectuels et des penseurs du continent à venir réfléchir avec nous sur base des questions que nous avons définies".

Pour leur 3e édition, les Ateliers pourraient prendre une forme nouvelle : "une école doctorale où une quarantaine de chercheurs de tout le continent et des diasporas réfléchiraient sur les savoirs nouveaux dont le continent aura besoin. On est en train de mettre cela en place. On va bientôt lancer un appel à candidatures."

La version longue de cette interview est à retrouver sur le site de La Libre Afrique