L'écrivain et la `putain´

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Livres - BD

S i je n'avais pas été romancier, j'aurais probablement été metteur en scène. Mais alors, j'aurais voulu réaliser la mise en scène entière, c'est à dire, écrire mon histoire pour le cinéma directement et faire tout mon film de A jusqu'à Z. (...) Quand j'écris un roman, je suis tout seul dans mon bureau. (...) Tandis que le cinéma, mettant en jeu d'énormes capitaux et un grand nombre de gens, vous délègue au moins vingt personnes qui sont continuellement derrière vous pour vous faire changer ce que vous avez écrit.´

Georges Simenon, l'auteur contemporain le plus adapté au grand écran, n'aimait pas le cinéma, comme en témoigne cette réponse donnée un jour à Robert Sadoul de Radio Lausanne. Devant l'éditeur Gaston Gallimard, il qualifia même cette industrie de `putain´(1). Pourtant, il y compta de nombreux amis et y trouva son compte en espèces sonnantes et trébuchantes. Son attitude fut similaire vis-à-vis de la télévision. `L'atmosphère et les sentiments que je crée dans mes livres se prêtent mal à l'adaptation télévisée et à l'environnement qui entoure la télévision.´ Affirmation péremptoire qui ne durera pas non plus.

Réservoir d'intrigues et d'ambiances, comédie humaine où le `médecin des âmes´ Maigret met à nu des êtres simples au destin tragique, l'oeuvre de Simenon ne pouvait qu'attirer réalisateurs et scénaristes. La simplicité de son style, son ancrage dans la réalité, en firent un auteur de choix pour un certain cinéma réaliste. Le cinéma populaire français lui succomba dès 1932, suivit par celui de la France vichyste. Enfin, si après-guerre la Nouvelle vague l'ignora totalement, il trouva des fidèles parmi les tenants d'un certain classicisme: Delannoy (trois films), Verneuil (trois films), Granier-Defferre (quatre films)...

Le premier Maigret

Si la France fut la plus grand consommatrice de Simenon au cinéma, il est aussi l'auteur le plus internationalement adapté. Les enquêtes du commissaire Jules Maigret furent évidemment privilégiées. Si l'on se souvient de Gabin au cinéma ou de Jean Richard et Bruno Crémer à la télévision, Maigret eut aussi les traits des Français Abel Tarride, Albert Préjean, Michel Simon, Maurice Manson (dans l'unique adaptation belge, `Maigret dirige l'enquête´ (1956) de Stany Cordier), des Anglais Charles Laughton, Richard Harris ou Rupert Davies (le Maigret de télévision préféré de Simenon), du Russe Boris Tenine, du Japonais(!) Kinya Aikawa, de l'Italien Gino Cervi(2)...

Mais son incarnation idéale aux yeux de Simenon en restera le premier interprète, Pierre Renoir, devant la caméra de son célèbre frère Jean pour `La nuit du carrefour´ (1932), trois ans seulement après la création du commissaire. Ses gestes, son jeu, son attitude plaisent à Simenon même si en dépit d'un climat de mystère et de brouillard très simoniens, le film se révèlera totalement incompréhensible. Plusieurs versions circulent pour l'expliquer: un scénario amputé de 17 pages sur le tournage; la disparition de deux bobines; Jean Renoir, ivre, oubliant de tourner des scènes... Mais le comble pour Simenon sera ailleurs. Le producteur, cherchant à sauver le film, lui propose d'apparaître lui-même entre les scènes afin d'en expliquer les vides. Simenon en conçoit aussitôt un mépris durable pour cette profession, même s'il conservera une indéfectible amitié à l'égard de Jean Renoir. `Le chien jaune´ par Jean Tarride (1932) n'a pas plus de succès. Amer, Simenon commentera plus tard : ces deux films sont ratés `non par la faute de ceux qui les ont faits mais par la faute de ceux qui les ont payés.´ (3). Il décide d'adapter lui-même `La tête d'un homme´, en contrôlant la totalité de la chaîne de production. Las! L'entreprise est évidemment impossible. Julien Duviver reprend le film, qui sort en 1933. Simenon se met lui en quarantaine du `milieu´ et refuse toute autre proposition durant six ans.

Maigret et l'Occupation

Les choses auraient pu en rester là. Mais la guerre change la donne. Sous l'Occupation, la Continental, firme cinématographique contrôlée par les Allemands, s'intéresse à l'oeuvre de Simenon. Ayant un cruel besoin d'argent en cette période de vaches maigres, l'écrivain succombe à la tentation et signe une convention en février 1941 avec la Continental.Un an plus tard, il lui cède même l'exclusivité de Maigret.

Avec neuf films en quatre ans, Simenon sera l'écrivain francophone le plus adapté sous l'Occupation - un record (déjà) qu'il regrettera.

Le premier d'entre eux est `Les inconnus dans la maison´ adapté en 1942 par Henri-Georges Clouzot et réalisé par Henri Decoin. Raimu y interprète Loursat, avocat alcoolique dans la demeure duquel on découvre un jour le cadavre d'un inconnu. Le film - comme le roman - dénonce le relâchement des moeurs, la délinquance juvénile et l'abandon parentale. Le discours final de l'avocat a des accents pétainistes. Le coupable (interprété par le jeune Marcel Mouloudji) n'est autre que l'étranger du village. Le roman allait même plus loin, sous-entendant une origine juive. On comprend dans ce contexte que `L'inconnu dans la maison´ sera interdit à la Libération.

Henri Decoin (avec `L'Homme de Londres´) et Raimu (dans `Monsieur La Souris´ réalisé par Georges Lacombe) parcoureront encore en 1942 l'univers de Simenon. Albert Préjean, grande star masculine de l'époque, incarne un Maigret aux antipodes de son modèle de papier - jeune, svelte, sportif - dans `Picpus´ (1943), `Les caves du Majestic´ (1944) (Richard Pottier) et `Cécile est morte´ signé en 1944 par Maurice Tourneur. Ce dernier s'écarte volontiers du style de Simenon pour livrer une jeu d'énigme teinté d'humoir noir et de second degré où Maigret est l'objet de farces de la part de ses collaborateurs.

Le premier vrai grand chef-d'oeuvre adapté de Simenon viendra après la guerre. De retour d'Hollywood où il s'était exilé, Julien Duvivier renoue avec l'univers de l'écrivain en réalisant `Les fiançailles de Monsieur Hire´, roman paru en 1933, sous le titre de `Panique´ (1947). Michel Simon, au sommet de son talent, interprète un célibataire victime de sa laideur et des préjugés, accusé d'un crime qu'il n'a pas commis. L'oeuvre de Simenon qui a tant plu aux thuriféraires du nazisme pendant la guerre, dénonce cette fois les dérives du régime vichyste sous la caméra d'un réalisateur héritier du `front populaire´ d'avant-guerre. Simenon, lui, y vit peut-être le procès du climat d'épuration consécutif à la Libération dont il fut victime suite à ses accointances avec la Continental.

Hollywood

Mais l'immédiat après-guerre marque un double changement dans la vie de son oeuvre hors-papier: l'avènement de la télévision et sa diffusion internationale. C'est en 1950 qu'a lieu la première adaptation télévisée d'un Maigret. Celle-ci n'est pas française - encore moins belge, la télévision nationale n'existant pas encore - mais... américaine avec `Stan the Killer´, dramatique jouée en directe sur les ondes de CBS, dont il ne reste aucune trace... A cette époque, Simenon regarde beaucoup la télévision dans sa résidence de Lakeville. Si, comme il le constate `on y donne du Faulkner...´(4), écrivain qu'il admire, pourquoi pas du Simenon?

La même année, l'Américain Burgess Meredith(5) réalise pour le studio RKO `The man of the Effeil Tower´ (`L'homme de la Tour Effeil´, d'après `La tête d'un homme´) où le Britannique Charles Laughton incarne à son tour le flic le plus célèbre de France. La cote de Simenon à Hollywood est alors immense. revanche pour celui qui a fuit une France `écoeurante´ parce qu'elle le soupçonne de collaboration suite à ses contrats avec la Continental. `The man who watched train go by´ (Harold French - 1953), `A life in the balance´ (Harry Hormer - 1955) et surtout `The bottom of the bottle´ de Henry Hathaway avec Joseph Cotten (1956), adapté du roman `Le fond de la bouteille´ écrit lors de son séjour en Arizona en 1949, comptent parmi `ses´ films américains.

Gabin

Le tournant des années 50, c'est aussi l'arrivée sur la planète Simenon de Jean Gabin. En 1949, il joue dans l'adaptation de `La Marie du port´, signée par son réalisateur encore fétiche, Marcel Carné. En 1951, on le retrouve dans `La vérité sur Bébé Donge´, troisième `Simenon´ de Henri Decoin. En 1956, c'est `Le Sang à la tête´ par Gilles Grangier. 1958, année faste, le voit dans deux adaptations: le magnifique `En cas de malheur´ de Claude Autant-Lara, dans le rôle d'un avocat vieillissant séduit par une vénéneuse Brigitte Bardot, et `Maigret tend un piège´ de Jean Delannoy, où il endosse pour la première fois le chapeau du commissaire.

Simenon ne cacha jamais son admiration pour l'acteur. Ce dernier, quoique appréciant des rôles mettant en valeur la diversité de ses registres, gardait ses distances avec le contenu de l'oeuvre. Mais il reste l'acteur de Simenon par excellence: suivront encore `Maigret et l'affaire Saint-Fiacre´ (1959), `Le baron de l'écluse´ (1960) (Delannoy) et `Maigret voit rouge´ (Gilles Grangier - 1963). Le remarquable `Le chat´ de Pierre Granier-Deferre clôturera en 1970 cette longue série.

Cette deuxième vague Simenon au cinéma fut aussi marquée par sa présidence du jury du XIIIe Festival de Cannes en 1960. Ce fut encore l'occasion d'un bras de fer entre l'écrivain et la `caste´ cinématographique. Il s'oppose d'abord à la présence - non statutaire mais traditionnelle - du délégué général du Festival Robert Fabre-Lebret aux réunions du jury. Les débats de celui-ci, d'abord traités avec légèreté par certains membres, finissent en bataille rangée. Par goût de la contradiction mais peut-être aussi parce que le film raille les arrivistes, les mondains, la jet-set naissante et les journalistes à scandale - toute une multitude qu'il abhorre lui-même - Simenon défend l'attribution de la Palme d'or à `La Dolce Vita´ de Fellini. Il obtient gain de cause et remet le prix au réalisateur italien... sous les sifflets. Simenon, une fois de plus, est déçu par le milieu. Mais il gagne l'amitié de Fellini(6). Pourtant, aux antipodes de son style, celui-ci ne l'adaptera jamais...

La télévision

Début des années 60, l'affaire, dans tous les sens du terme, est claire pour Simenon: le cinéma ne sera jamais matière à satisfaction artistique. Mais, signe des temps, les droits d'adaptation de son oeuvre deviennent sa première source de revenus. Maigret vit désormais sur les petits écrans de l'Europe entière, sous les traits de Gino Cervi en Italie, Heinz Ruhmann en Allemagne, Jan Teuling aux Pays-Bas et Rupert Davies, son favori, en Grande-Bretagne. La Belgique ne l'adaptera jamais et la France ne le fera qu'à partir de 1967. Jean Richard, homme de cirque devenu comique, machouillera la pipe du commissaire 23 ans durant dans 92 téléfilms - soit la quasi-totalité des 101 enquêtes écrites par Simenon. Lorsqu'il raccroche le pardessus en 1990, un an après la mort de Simenon, Bruno Crémer prend la suite pour une nouvelle série.

Si le commissaire défie le temps à la télévision, au cinéma, le rythme se ralentit dès les années 70 même si les options ou les achats de droits se multiplient. L'époque, le style et les personnages de Simenon deviennent désuets. Fin des années 60, son ami de toujours Jean Renoir ou un Marcel Carné rêvaient encore d'adapter tel ou tel de ses romans. Mais seuls des cinéastes dotés d'un univers personnel fort parviendront encore en transcender l'une ou l'autre de ses oeuvres: Bertrand Tavernier avec `L'Horloger de Saint-Paul´ (1974), Patrice Leconte avec `Monsieur Hire´ (1989) ou Claude Chabrol, réalisateur au demeurant très simenonien dans son observation critique de la bourgeoisie, avec sa seule adaptation de l'écrivain, `Betty´ (1991).

En dépit de ses malentendus avec la `putain cinéma´, Simenon aura vu 55 adaptations de ses romans au grand écran.Un record de plus à son actif. `Ce qui me terrifie dans le cinéma c'est qu'il laisse si peu de trace (...) et moins (...) pour un film qui a coûté des millions qu'un volume de douze francs...´ (7) dit-il un jour. Sur ce point, il s'est trompé.

© La Libre Belgique 2003

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