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Le vocable, aujourd’hui très en vogue, est devenu un classique de la langue. Les médias surtout l’utilisent à tout va, n’hésitant pas parfois à usurper le sens des mots "sympathie" ou "compassion". On verra cependant que l’empathie est plus précise que cela, à mesure que Serge Tisseron la développera.

"Tout a commencé en Allemagne au XVIIIe siècle, en pleine période romantique, et personne n’en a mieux parlé que Theodor Lipps." Lequel proposa à l’époque de nommer Einfühlung cette fameuse "capacité de saisir de l’intérieur". Plus tard, il usa de son équivalent grec empatheia, désignant quant à elle le fait de consacrer une forte attention à quelqu’un. C’est alors que les auteurs anglo-saxons promurent l’empathy, qui devint en français cette "empathie" dont on parle désormais.

Qu’est-ce toutefois qui a pu déterminer le psychanalyste et écrivain Serge Tisseron à recenser cette empathie comme l’un des enjeux sociétaux de notre époque ? A contrario, peut-être, la chose perçue en son degré zéro, lorsque Didier Lombard, patron de France Télécom, évoqua une "mode des suicides" pour expliquer la tragique malédiction qui coûta la vie à vingt-quatre de ses employés.

L’empathie, de fait, va beaucoup plus loin qu’une simple aptitude caractérielle. Paradoxale en vérité, si elle permet d’un côté de comprendre son prochain, elle n’empêche guère, de l’autre, de nier son humanité. Elle a donc deux visages, comme le dieu Janus de l’Antiquité.

Il ne fait nul doute, aux yeux de l’auteur, que l’empathie de nos jours présente une portée politique. "C’est mon premier livre politique, en effet, dans la mesure où je prends une position assez tranchée sur certaines évolutions sociales. Cet ouvrage est précisément orienté contre toutes formes de stigmatisation d’une catégorie de la population; contre le développement des méthodes de surveillance utilisées en entreprise; contre les systèmes d’évaluation qui se mettent en place un peu partout. Bref, c’est un livre qui se situe en plein dans le débat social."

L’idée d’ailleurs était un peu dans l’air du temps. Dès l’instant où le Parti socialiste, en France, entreprit de trouver quelque chose à opposer à la tendance dominante actuelle, qui consiste à faire triompher partout la concurrence, la compétition, la puissance. Le PS avait voulu trouver une force et un mot, pour redynamiser en quelque sorte les batteries un peu essoufflées de la solidarité. Il avait ainsi lancé le principe du "care".

Serge Tisseron, lui, a préféré l’empathie. Creusant le concept à un moment où Nicolas Sarkozy n’avait pas encore commencé d’ostraciser les Roms, mais où régnait déjà "l’idée de jouer une catégorie de la population contre une autre, comme ce poujadisme rampant - et libéral cependant - qui tend à accréditer le point de vue que les fonctionnaires sont des parasites".

Décelant donc dans la société des évolutions préoccupantes dont la France n’a certes pas le monopole, le psychanalyste les place sous le signe du "désir d’emprise". Soit la volonté de vouloir tout contrôler, la matière mais également l’humain. "Le désir de toute-puissance qui habite l’être humain est tout à fait fondé lorsqu’il tend à conduire le progrès technologique - dont je me réjouis du reste -, mais ce progrès ne peut être utilisé pour asservir l’homme. Le désir d’emprise sur l’humain n’est absolument pas légitime."

M. Tisseron, qui en l’espèce n’a pas tout inventé tout seul, se réfère à l’éthologue Frans de Waal qui, s’il dit que l’empathie est au cœur de l’être humain et a même existé de tout temps chez les mammifères, s’est aussi interrogé sur les grands massacres du XXe siècle. Réponse : il existe des psychopathes qui manipulent. Car "si l’empathie est la capacité de comprendre autrui, le bourreau professionnel doit décidément en être bien pourvu". Les forces américaines en Irak en ont elles-mêmes fourni la preuve avec la torture pratiquée à la sinistre prison d’Abou Ghraïb. Un condamné qui craignait les insectes était ainsi plongé dans la plus complète obscurité

En vérité, nous sommes tous partagés entre le désir d’emprise et le désir de réciprocité. L’empathie, sous ce prisme, consiste donc à accepter de se laisser acclimater au paysage mental et émotionnel de l’autre, d’y être réceptif. En aucun cas ne peut-il s’agir en revanche de se mettre à sa place, car ceci ne saurait exister. Le tout est de trouver chez lui, en définitive, une petite zone de résonance qui veut que, malgré des expériences personnelles dissemblables, on finisse par se reconnaître humains l’un et l’autre.

Dût-on résumer d’un mot l’enjeu de la question, on soulignerait la nécessité de bâtir une société sur la solidarité et le lien, plutôt que sur la peur et la division. C’est vivre ensemble, ou mourir.

L’empathie au cœur du jeu social Serge Tisseron Albin Michel 226 pp., env. 17 €