Livres - BD

Joris est élevé par son oncle Werner et sa tante Laura, épiciers d'un village flamand. N'ayant pu avoir d'enfant, ils éduquent du mieux qu'ils peuvent leur neveu. La mère du garçon habite en Espagne, où elle s'est mariée «en dessous de sa condition». A la mort de son mari, alcoolique, elle abandonna la garde du petit à ses beau-frère et belle-soeur. Le père de Joris repose au cimetière, à quelques pas du magasin. Cimetière où l'enfant circule parfois, imaginant à son géniteur une existence posthume.

Erwin Mortier est un enchanteur. Ses romans, sa poésie, ses nouvelles provoquent un sentiment jubilatoire. La trame narrative est fertile en péripéties, génératrice d'émotions. La grâce et la nostalgie parcourent «Temps de pose» dont le héros de onze ans a le goût de l'aventure chevillé au corps. Les vacances confinent à l'éternité. Le temps n'a pas encore la signification qu'il aura plus tard. Cette enfance, plate et verte comme une pelouse flamande, s'étend à perte de vue sans accidents de terrain. Le jeune Joris aime s'y rouler. Il retrouve la mémoire des rêves, une certaine innocence, une certaine rébellion.

PSYCHOLOGIE

Ce qui fait l'intérêt du roman d'Erwin Mortier, au-delà de sa beauté formelle et de l'excellence de la traduction de Marie Hooghe, c'est son approche lucide du climat social qui régnait dans la Flandre des années cinquante. Une bonne dose d'humour nous sauve du pire: Monsieur Theodore, dernier baron de Stuyvenberghe, n'aime pas se souvenir que Jean van Callant planta son épée dans les entrailles d'un guerrier de la cavalerie française voor schildklier en vriend...

Dans cet univers surréaliste, les sons et les couleurs prennent une importance considérable. Que revendique-t-il dans ce roman où le temps semble s'être figé? De la psychologie. Sans doute Mortier a-t-il vu dans l'exploration de la veine psychologique une manière d'être sage et, sans doute, le mérite de cette oeuvre est-il de lui offrir l'image non pas d'un adolescent impatient mais d'un homme mûr qui se retourne sur son enfance, non pour la rejeter mais afin d'en faire un havre de poésie.

Ce n'est pas tout: «Temps de pose» est aussi l'histoire de l'absence du père et de la mère de Joris, jeune révolté qui tente de comprendre le monde en tenant entre ses mains de vieilles photos découvertes dans une valise.

L'oeuvre poétique et romanesque d'Erwin Mortier a été récompensée par plusieurs prix littéraires, en Belgique et aux Pays-Bas. Avaient déjà paru, chez Fayard, «Marcel», prix de la traduction Amédée Pichot en 2003, et «Ma deuxième peau» en 2004. Quand «Marcel» sortit de presse, il conquit un cercle de passionnés. Aujourd'hui, c'est un classique de cette littérature qu'on étudie parce qu'il appelle la relecture. Certains souvenirs sont une pente qu'on ne remonte jamais. partir de cette perte, l'auteur a dessiné, avec un art très sûr, un fragment inoubliable de son enfance. Dès que l'enfant appelle, le lecteur est invité à se pencher, à l'écouter, à lui répondre. Simplement, sans fausse candeur ni pudeur, c'est le pari réussi d'Erwin Mortier avec ce roman qui stimule et réjouit la mémoire.

© La Libre Belgique 2005