Livres - BD

Et revoilà Tintin et son créateur Hergé sur la sellette... L'avis de la Commission britannique pour l'égalité des races (CRE) estimant "Tintin au Congo" "délibérément raciste" relance l'inépuisable débat autour d'une oeuvre maintes fois fustigée pour son supposé caractère colonialiste, paternaliste, raciste, antisémite...

Notre collègue Francis Matthys notait (LLB du 27/02), parmi les nombreux ouvrages récents publiés à l'occasion du centenaire de la naissance d'Hergé, la publication de "Les Guerres d'Hergé - Essai de paranoïa-critique" de Maxime Benoît-Jeannin (éd. Aden), brûlot montrant que "des années vingt à la fin des années cinquante, Hergé a toujours su traduire dans un langage compréhensible aux enfants de 7 à 77 ans les idées dominantes, qui ne sont que les idées de la classe dominante". Dans "Le Mythe Hergé", le même auteur s'était fait en 2001, l'écho de ceux qui s'étonnent de la mansuétude dont bénéficie encore Hergé, coupable de complaisance antisémite dans "L'Etoile mystérieuse", prépublié en 1941-1943 dans les pages du "Soir" volé et de "Het Laatste Nieuws", alors sous contrôle nazi (les dessins et allusions les plus notables furent gommés après-guerre).

Vieux débat, donc, qui jette le graphiste et narrateur génial avec l'homme qui reconnaissait en 1978, du bout des lèvres certes, ses "péchés de jeunesse" (dans un entretien au magazine "Lire", resté célèbre parce qu'Hergé s'y exprimait par la voix de Tintin). Tintin, un "redresseur de torts", "boy-scout" -toujours selon les termes d'Hergé- né en 1929 dans le supplément jeunesse du "XXe Siècle", revue catholique (dirigée par un abbé), publiée dans la Belgique coloniale, pouvait-il être autre chose qu'un "anticommuniste primaire" ("Tintin au pays des Soviets") et un colonialiste ("Tintin au Congo") ? Dans la bande dessinée franco-belge, il n'est en tout cas pas une exception (lire ci-dessous).

Le pivot du "Lotus bleu"

L'oeuvre et l'individu évolueront pourtant. Le pivot reste évidemment "Le Lotus bleu". C'est Léon Gosset, aumônier des étudiants chinois de Louvain, qui s'inquiéta auprès d'Hergé des risques de caricatures quand il apprit le projet de l'auteur d'envoyer Tintin en Chine. En résultat la fameuse rencontre avec Tchang Tchong-jen, peintre et sculpteur. Son influence se fera sentir sur le fond (c'est la première oeuvre vraiment documentée d'Hergé) mais aussi sur la forme (Hergé épure son trait). En découle un autre regard sur la colonisation qui, à travers les personnages de Gibbons et de Dawson, est montrée pour ce qu'elle est : une occupation et une oppression. Hergé montre aussi le choc qui se prépare en Extrême-Orient entre l'impérialisme occidental et celui du Japon. Mais l'espion Mitsuhirato fait retomber Hergé dans les stéréotypes...

L'ombre de Mussler

Le contexte international imprégnera d'autres albums. Dans "Le sceptre d'Ottokar", Tintin déjoue un anschluss du royaume syldave, téléguidé par le Bordure Mussler -contraction des noms de Mussolini et Hitler, qui tend à démontrer que l'auteur n'était pas dupe des deux régimes. Dans sa première version, "Tintin au pays de l'or noir" fait état des rumeurs de guerre mondiale et le reporter se rend dans la Palestine sous protectorat britannique où juifs et arabes commencent à se disputer le territoire. "L'affaire Tournesol" évoque le climat de la guerre froide. Hergé n'y prend que le parti du pacifisme, les méthodes des espions syldaves n'étant guère plus respectables que celles des Bordures. "Coke en stock" reprend le Moyen-Orient et ses enjeux énergétiques comme toile de fond. Mais le regard sur "les pauvres noirs", comme les appelle Tintin, y reste teinté de paternalisme, malgré l'intention de dénoncer le néo-esclavagisme.

"Hergé était un homme de droite, imprégné de catholicisme et de scoutisme", déclarait son biographe Philippe Goddin (et ancien secrétaire général de la Fondation Hergé) dans un hors-série du "Vif-L'Express" publié en décembre. "Mais un homme de droite anticonformiste qui, dans son dernier album, "Tintin et les Picaros", renverra fascistes et révolutionnaires dos à dos." Tintin y soutient Alcazar, qui évoque, là, plus Castro que Pinochet. Ultime pirouette d'un auteur politiquement insaisissable.