L'étrange théâtre de nos songes
Entrer dans "Les Secrets de vos rêves" avec Tobie Nathan. L'exploration d'un univers onirique à interpréter au-delà des évidences.
- Publié le 26-09-2016 à 12h21
- Mis à jour le 26-09-2016 à 12h23

Entrer dans "Les Secrets de vos rêves" avec Tobie Nathan. L'exploration d'un univers onirique à interpréter au-delà des évidences.Rêver un impossible rêve, au bout d'une espèce de quête inaboutie de l'inaccessible étoile. Parmi "les forêts touffues de nos nuits", comme dit aussi Tobie Nathan (Le Caire, 10 novembre 1948), psychologue émérite, héritier de Georges Devereux, fondateur de l'ethnopsychiatrie. Tobie Nathan qui élucide pour nous les secrets de nos rêves, cette perpétuelle aventure noctambule dont on se réveille, au petit matin, échevelé, ébouriffé, hagard. Sans directement percevoir le sens de cette mise en scène, mais en saisissant parfaitement, décidément, que l'inconscient est tellement plus inventif que l'état d'éveil. Le rêve, en somme, serait plus intelligent que le rêveur.
"Dormir, c'est mourir un peu", on le savait, mais c'est également renaître aussitôt. Dût-il tirer de son dernier livre une certitude, le Pr Nathan affirme qu'"on rêve de questions fondamentales, de philosophie de la vie, de métaphysique". Le couple y est omniprésent : "En rêve, nous sommes tous polygames, tant les hommes que les femmes… Non parce que le rêve autorise l'expression de pulsions perverses, comme on nous l'enseignait naguère encore, mais du fait qu'il brasse inlassablement les possibles". On passe en revue les chances qu'on n'a pas saisies, ou auxquelles on aurait renoncé.
On rêve également beaucoup du travail, du bureau, de l'école, et de toutes les circonstances de concurrence ou de compétition. Les jalousies, les conflits de pouvoir, les affrontements hiérarchiques. On tue parfois, quand on ne se laisse pas tuer, en proie souvent à une effrayante paralysie. D'ailleurs, on rêve également beaucoup des morts. Du destin des morts, qui souvent ressuscitent l'espace d'une nuit pour s'évanouir à nouveau de notre existence.
S'il est souvent vécu comme un cauchemar, le rêve n'est pas pour autant un trouble du sommeil. Du reste, tout le monde rêve - on le sait aujourd'hui avec certitude -, longuement durant les phases de sommeil paradoxal, et de manière plus brève, sans doute par flashs, tout au long de la nuit. "Le fait de rêver ne tient pas à notre mauvaise digestion, comme on le pensait autrefois, ni à nos désirs, nos refoulements, nos traumatismes, pas davantage à nos angoisses, nos pensées inquiètes ou nos ruminations."
Grâce à la psychologie et à la neurologie, notre univers nocturne a livré de nombreuses vérités depuis la découverte du sommeil paradoxal. A savoir, entre autres, que le sommeil le plus profond est aussi le plus agité. Il sollicite trois organes en particulier : le cerveau, les yeux et le sexe, qui tous se "réveillent" soudain. Ce sommeil paradoxal, au demeurant, "temps du rêve" par excellence, abrite les rêves les plus longs, mais aussi les plus complexes, ceux qui selon Tobie Nathan exigent une interprétation. Ce à quoi le psychologue s'efforce sans cesse dans cet ouvrage parsemé d'exemples, qu'il se risque à interpréter assez loin du Dr Freud, mais plus fidèlement à l'esprit des travaux de William Dement et Michel Jouvet. Travail d'interprétation, sinon, qu'il réserve à des "onirocrites" - par référence étymologique au songe et à la critique - qui déjoueront le piège des fausses apparences.
S'instruisant de surcroît des protocoles d'expérimentation d'autres savants, il évoque au passage les réflexions de Jacques Montangero, qui "a démontré de manière convaincante que le rêve est avant tout une machine à fabriquer des solutions". "D'après lui, le rêve sélectionne, parmi les éléments stockés dans notre mémoire, des images, des sensations, des émotions, des pensées, des mots…"
Mais, le chef de file de l'ethnopsychiatrie contemporaine, rodé au contact des cultures les plus variées, retient en outre la leçon des Indiens d'Amérique. "Là, le rêve est une dette contractée la nuit à l'égard de la vie réelle. Qui veut se débarrasser des effets nocifs du rêve est tenu d'accomplir une action. Et s'il le fait correctement, alors on peut dire que le rêve s'est réalisé. Ayant honoré sa dette, le rêveur s'est du même coup libéré de la nocivité du rêve."
Lorsque, par ailleurs, il soutient que la sexualité se manifeste durant l'érection du sommeil paradoxal, le Pr Nathan énonce l'idée très répandue, tant chez les Grecs et les Hébreux de l'Antiquité que dans les cultures du Maghreb, qu'un être invisible, s'introduisant dans le rêve, peut user de l'énergie sexuelle du rêveur à son insu. Aussi, les Arabes du Moyen Age cultivaient une hygiène du sommeil qu'on retrouve toujours dans les clefs des songes : ne pas dormir sur le dos, prier avant de dormir pour se protéger des visiteurs incongrus - esprits, démons, anges, sphinges, djinns, incubes, succubes, etc. - et, au besoin, procéder à des rituels et ablutions en cas de mauvaise rencontre. Le rêve est une place publique, suggère l'auteur, eu égard à ce vaste monde qui le peuple.
Bref, une lecture édifiante et divertissante tout à la fois. On peut se fier au talent de conteur que Tobie Nathan a maintes fois éprouvé par le passé. L'an dernier encore, avec ce magnifique roman nommé "Ce pays qui te ressemble" (Stock, 2015) ou le non moins bel essai paradoxalement intitulé "Ethno-roman" (Grasset, 2012). Un digne et authentique explorateur des âmes qui, en 2011, avait déjà signé "La Nouvelle Interprétation des rêves" (Odile Jacob), par "référence" à qui l'on sait : le maître historique de l'inconscient.
Les Secrets de vos rêves Tobie Nathan Odile Jacob 312 pp., env. 22,90 €