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Quelle sacrée bonne femme! Née dans une famille bourgeoise de Juifs berlinois en 1892, Valeska Gert fait ses débuts de danseuse en 1916 dans un cinéma de la UFA, entre deux projections de films. Sur cette lancée, elle est engagée dans plusieurs théâtres. Entrée en contact avec les dadaïstes berlinois, elle s'oriente vers le cabaret: un genre qui mêle la chanson, la danse, le théâtre, le cirque, la poésie d'avant-garde, le cinéma, la satire politique, auquel participent les plus grands auteurs (Wedekind, Brecht), les plus grands metteurs en scène (Max Reinhardt, Piscator), les meilleurs comédiens, et qui connut dans l'Allemagne des années 20 un succès inouï et jamais égalé nulle part.

Outre sa participation à de nombreux spectacles de cabaret à Berlin, Valeska Gert est engagée par des cinéastes dont Pabst («La rue sans joie», «L'Opéra de Quat'sous») et Jean Renoir («Nana»); présente ses «Danses surréalistes» à la Comédie des Champs-Elysées (1926), est invitée en URSS, où elle noue une amitié avec Eisenstein. En 1932, elle ouvre son propre cabaret à Berlin, le Kohlkopp («Têt'de choux»), mais l'arrivée des nazis au pouvoir l'empêche de poursuivre ses activités en Allemagne. En 1934, elle joue à Londres, où elle se mariera deux ans plus tard avec un homosexuel anglais, ce qui lui donne la nationalité et un passeport britanniques. En 1939, elle s'embarque pour New York.

BAR DES MENDIANTS

Commence pour elle une vie extrêmement difficile. Elle n'est guère connue, et ne connait pas grand monde. L'été de 1940, à bout de ressources, elle fait la plonge dans un restaurant de Provincetowm (Massassuchets) et pose comme modèle nu. En 1941, elle finit par avoir de quoi ouvrir un cabaret à New York, The Beggar Bar, le Bar des mendiants, qui vivra tant bien que mal jusqu'à sa fermeture en 1945. Tennessee Williams, désargenté, y travailla un temps comme serveur. A la lecture de ses souvenirs du Bar des Mendiants en 1962, un vieux journaliste lui écrivit : «Tu es là-dedans l'éternelle martyre du cabaret. Il te fallut boire jusqu'à la lie les détresses de l'artiste originale». On ne saurait mieux dire.

En 1947, elle revint en Europe et ouvrit un café à Zurich, en attendant d'obtenir un visa pour Berlin. Elle y ouvrit, en 1950, «La Cuisine des sorcières», mais ne retrouva pas le succès d'antan. Oubliée de beaucoup, elle dut se débattre en plus dans d'interminables querelles juridiques et fiscales qui la grugeaient. La reconnaissance vint de... Fellini, qui l'engagea dans «Juliette des esprits» (1965). Redécouverte, elle fut récompensée en 1970 par un Ruban d'or pour sa longue et originale activité dans le cinéma allemand, engagée par Fassbinder dans une série télévisuelle et, plus tard, par Volker Schlöndorff dans «Le coup de grâce». Environ 130 personnes assistèrent, en 1978, à son inhumation dans le cimetière de Ruhleben, à Berlin.

UNE ARTISTE À DÉCOUVRIR

Aujourd'hui, paraît la remarquable traduction française de son autobiographie, «Je suis une sorcière», par Philippe Ivernel, qui l'a enrichie de notes qui sont un chef-d'oeuvre d'érudition et de précieux éclaircissements. Il se dégage de ces mémoires le portrait d'une femme exceptionnelle qui ne se ménageait guère, qui devait être insupportable à vivre, et qui manquait sans doute d'un certain sens des réalités. Mais une femme d'un enthousiasme débordant, d'une générosité sans pareille, et d'un génie chorégraphique audacieux. Ses plus célèbres solos s'intitulent la Mort, la Boxe, le Cirque, la Nourrice, la Canaille: autant de visages donnés à la modernité éruptive et chaotique des années 20. Au sein de la nouvelle danse, incarnée alors par un Laban ou une Isadora Duncan, elle ouvrit une voie alternative, en convergence avec le théâtre: celle d'une danse satirique, menant à la danse grotesque pour présenter un réel sans rapport avec la convention réaliste.

Oubliée en Allemagne, méconnue ailleurs, Valeska Gert retrouve progressivement sa place dans l'histoire de la danse européenne. Il était temps.

(La Boxe).

© La Libre Belgique 2004