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L’ère néolithique s’étend de 12 000 à 3 000 avant Jésus-Christ, selon les régions du monde. Au terme d’environ 3 millions d’années, l’humanité change brusquement sa façon de vivre et pose le socle initial de nos sociétés actuelles. Le chasseur-pêcheur-cueilleur devient agriculteur et éleveur, il se sédentarise dans des villages et bientôt des villes, diversifie son alimentation, attelle des bœufs, enfourche des chevaux, structure des communautés humaines.

De cette révolution, Jean Guilaine, professeur d’archéologie au Collège de France, propose une synthèse qui en décrit les étapes sur les principaux lieux de leur émergence, de Jéricho à Carnac, du fleuve Jaune au Mexique. Surtout, il montre que, loin de se réduire à une révolution technique, plus ou moins déterminée par la fin de l’ère glaciaire, elle est le fruit d’un "appétit de connaissances mis empiriquement à l’essai".

Ce bilan, Jean Guilaine l’a placé sous l’invocation de trois figures : Caïn, Abel et Ötzi. Selon la légende biblique, Adam et Eve ont été chassés en raison de leur désobéissance d’un paradis terrestre, synonyme d’une nature prodigue en ressources dont ils étaient les chasseurs-cueilleurs (les temps paléolithiques). Désormais l’homme et la femme seraient contraints de travailler pour survivre, en cultivant le sol (Caïn) et en élevant des bêtes (Abel). Récit mythique, évidemment, mais qui permet de donner une identité au premier agriculteur et au premier pasteur de l’ère néolithique.

A la différence de ces personnages légendaires, Ötzi a bel et bien existé. On a retrouvé son cadavre dans le glacier de l’Ötztal, à la frontière de l’Autriche et de l’Italie, à 3210 m d’altitude. Le radiocarbone a permis de situer sa mort vers 3 200 av. J.-C. Conservé pendant cinq mille ans dans le congélateur naturel du glacier, il nous a fait connaître les vêtements, l’équipement, le dernier repas d’un homme d’alors en Europe centrale. Le sang repéré sur deux de ses flèches et son poignard de silex s’est révélé de quatre personnes différentes. Fut-il victime d’assaillants ? Ou lui-même était-il un assassin ? On l’ignore.

La révolution néolithique s’est opérée avec parfois des milliers d’années d’écart selon les régions du monde, et de façon arythmique, alternant les périodes de stagnation et de redémarrage. Ainsi, lorsqu’elle s’est mise en place au Proche-Orient, ne dépassa-t-elle pas la chaîne persane de Zagros à l’est, le désert du Sinaï au sud, le plateau anatolien au nord-ouest. Elle ne pénétrera que plusieurs millénaires plus tard (au VIe) dans le Delta du Nil et la région de Fayoum. De même, le Vietnam n’accueillera qu’au milieu du IIIe millénaire le riz cultivé en Chine méridionale depuis -8 000 à -6 000.

Qu’avons-nous hérité du néolithique ? D’abord, la maison, trait culturel majeur de la sédentarité des populations agricoles. Elle remplace l’abri temporaire : tente, cabane en matériaux légers, hutte à charpentes d’os de mammouths. La maison pérenne, cellule familiale de base, va conduire à des regroupements pour s’entraider ou se défendre : le village. Dans le Toulousain, au Ve millénaire, certains villages couvrent déjà 28 hectares ! Autour de la maison ou du village, les habitants s’attribuent et délimitent un territoire pour la culture ou la chasse. Ces regroupements finiront par donner naissance à des villes. Leur création s’amorce vers -8 000 (Jéricho). Uruk (Irak) est une "vraie" ville en -4 000.

Tout au long du néolithique, l’homme n’a cessé d’effectuer des progrès pour mieux tirer parti de son environnement - et c’est merveille de constater que son génie ne crée pas de rien, mais par l’observation et la déduction, l’expérimentation, la vérification, enfin l’adoption définitive. Creusement de puits pour se procurer de l’eau; barrages favorisant l’irrigation des champs; bâton à fouir (un bâton appointé pour faire des trous dans le sol); silex pour couper et moissonner (son extraction a donné lieu au creusement de galeries souterraines dès le Ve millénaire : à Spiennes, Belgique, puits et ateliers couvraient environ 150 ha); métallurgie dès le IXe millénaire; l’araire et le chariot vers -4 000, rendus possible par l’invention de la roue; enfin l’écriture, à Sumer, vers -3 400, qui deviendra rapidement un outil de communication irremplaçable.

L’apport essentiel du néolithique n’en reste pas moins l’agriculture, qui permit de faire pousser et récolter des plantes pour assurer et diversifier l’alimentation des hommes et du bétail. Voici le blé, l’orge, les légumineuses au Proche-Orient (-9 000/-8 000), le riz, le millet en Chine (-8 000/-7 000), le maïs, la courge, l’avocat, le haricot en Amérique centrale et andine (-8 000/-3 000), le mil, le riz africain, le sorgho en Afrique (-3 000/-1 000). Les boissons fermentées à partir de l’orge, du maïs, du riz apparaissent concurremment. La récupération du miel à partir d’essaims sauvages est attestée au VIe millénaire.

La domestication animale fournira la viande, mais aussi le lait et sa conversion en fromage et yaourt. Elle commence par les chèvres et les moutons au Proche-Orient (vers -8 500). Ils sont suivis par le sanglier qui devient porc, l’aurochs transformé en bœuf. Mais l’homme semble avoir fait du chien un animal de compagnie dés -25 000 ! Un chat est enterré avec son maître à Chypre en -7 300. Le cheval, enfin, aurait connu ses premières tentatives de domestication vers -3 500 au Kazakhstan.

Voilà quelques traits tirés du riche exposé de Jean Guilaine, quelques exemples de ce que le néolithique nous a légué. Et dont nous vivons toujours.

Caïn, Abel, Ötzi - L’héritage néolithique J. Guilaine Gallimard 284 pp., env. 26 €