L'homme et ses forces occultes

Éric de Bellefroid Publié le - Mis à jour le

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Toujours le même, Jean-Bertrand Pontalis nous revient. Et comme toujours, revient sur ses pas, parce qu'un psychanalyste sait mieux qu'autrui qu'il n'y a pas de révolution de l'âme, qu'il n'y a pas vraiment d'avant et d'après, mais que tout est dans tout, intimement lié, que l'histoire se relit et se récrit sans cesse. On travaille un même matériau, avec peut-être d'autres mots, qu'on enfile patiemment. On n'est jamais d'un coup plus loin, sorti de l'impasse ou d'un cul-de-sac. On refait le tour autrement. On reconstruit inlassablement son récit, le roman de sa vie. On sait là ce que patient veut dire.

ENVOÛTÉ PAR L'OBSCUR

C'est donc une longue errance qu'on poursuit avec celui qui avait rêvé naguère de faire se rejoindre intellectuellement Sartre et Lacan en une «aberrante rencontre». Une espèce de digression qui fait suite aux précédentes: «L'enfant des limbes», «En marge des jours», «Fenêtres", etc. Où la poésie s'insinue dans la psychanalyse, comme un oiseau dans une cathédrale.

Reflet de l'aventure analytique, cette «Traversée des ombres» parcourt un monde propre au culte romantique: nocturne, étrange et onirique. Pontalis retrouve là l'univers lunaire de limbes et de ténèbres qu'il a toujours choyé. Il contemple ce rêve que Freud, lui, à la manière d'un entomologiste disséquait comme le sanctuaire de l'Inconscient. «Nulle mystique du rêve chez lui, ni de mystère mais des énigmes.» Le Maître viennois avait décrété que le rêve n'était pas une fresque, mais un rébus.

Décidément envoûté par l'obscur, Pontalis continue d'aller dans la nuit, entre les ombres, fidèle à sa mission d'«allumeur de réverbères». Il marche sur le bord des mots, dans un doute érigé en règle éthique. Avec une douceur et une fragilité qui ont le don de désamorcer toute violence. Comme chez tous les hommes d'une grande science et d'une ample culture, il n'y a pas de menu détail, de petit rien qui compterait pour quantité négligeable parmi les choses beaucoup plus viriles de la vie. Il a la force des microsensibles, et dit bien la poussière des choses. C'est la force de l'homme quand il s'avise de la placer dans sa féminité.

L'âme pense toujours et ne connaît pas d'éclipse; le rêve veille pendant le sommeil. Cette «psychose de nos nuits», comme dit Pontalis, est «une pensée qui ne sait pas qu'elle pense.» Mais qui pense après tout? Le refoulé infantile, effectuant un retour incontrôlé, entraînerait le rêve dans une course éperdue vers la réalisation de désir. Le «peuple de l'ombre» alors surgit des bas-fonds à la faveur de la nuit, entre en insurrection contre la citadelle du moi, et les interdits de séjour entrent en scène. Dans le théâtre d'ombres des disparus, des fantômes, des revenants. Car le rêve évoque souvent la perte, et tente d'en accomplir le deuil.

UNE IDENTITÉ EN ÉCLATS

Se penchant sur ses reliques, lettres jamais relues, ébauches d'articles inachevés, notes de lectures oubliées, cours donnés autrefois quand sans doute il était encore philosophe, il s'interroge: «Qu'est-ce que j'entends préserver à tout prix, de la décomposition que nous signifie déjà, bien avant la mort, la fuite du temps?» L'ombre de la fin ultime est bien présente, elle ne cesse de rôder. D'ailleurs, un cabinet d'analyste est souvent comme un sas capitonné entre la vie et la mort où, en fouillant les cimetières de famille, on amadouerait un peu sa propre disparition.

J.-B. Pontalis, au fil d'une ligne claire, nous guide encore à travers les métamorphoses, de «Frankenstein» à «L'Étrange Cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde». «Oui, l'homme est multiple, comme le sont ses identifications croisées, discordantes, comme le sont ses pulsions anarchiques qui ne parviennent jamais à s'unifier. Oui, notre identité vole en éclats: crise permanente, harmonie hors d'atteinte, royaume sans roi où "les sujets les plus incongrus et les plus autonomes" s'emploient à détrôner un moi qui se voulait sujet souverain.»

Entre l'ombre et la lumière, il trace la voie de l'humilité. «Nos lignes de vie, à supposer qu'elles existent, sont nécessairement brisées. Tout projet autobiographique, qui postule l'existence d'une continuité, est par principe voué au mensonge.» Nous sommes des créatures incomplètes et imparfaites, il nous faudra bien nous en accommoder. Car ce sont sans doute cette finitude et cet inachèvement, suggère Pontalis, qui nous font autres que ce que nous sommes.

© La Libre Belgique 2003

Éric de Bellefroid

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