Livres - BD Rencontre

L’écrivain David Van Reybrouck (né près de Bruges en 1971) devient un vrai phénomène littéraire. Son gros livre, "Congo, een geschiedenis" est devenu un incroyable best-seller : 680 pages sur l’histoire du Congo, d’avant la colonisation jusqu’à aujourd’hui avec l’influence chinoise. Après avoir reçu le prix Libris, il a remporté le "Goncourt néerlandophone", le prix AKO. Malgré son volume, son prix, et le sérieux du sujet, il fut quatre mois en tête des "charts" et s’est déjà vendu à 150 000 exemplaires, filant vers les 200 000. Il en est à sa 23e édition ! David Van Reybrouck est aussi auteur de théâtre. Sa pièce, "Missie" continue à tourner partout en Europe avec l’acteur Bruno Vanden Broecke. Elle reviendra en français, au National, début février. L’acteur la joue actuellement en allemand à Berlin et va apprendre l’italien pour la jouer en Italie. Ici aussi, pourtant, le sujet semblait austère : la vie d’un missionnaire à l’Est du Congo qui a vécu les drames qui s’y déroulent.

C’est que David Van Reybrouck n’a pas son pareil pour raconter des histoires avec tout le sérieux de l’universitaire qu’il est, mais aussi tout le talent du romancier et du journaliste. Après des études en archéologie et philosophie qui l’ont mené de la KUL à Cambridge et Leyde, il est aussi chroniqueur, éditorialiste, coauteur d’essais politiques sur la Belgique et poète, initiateur du projet de Constitution européenne rédigé par les poètes. David Van Reybrouck est édité en français chez Actes Sud, avec son beau roman "Le Fléau" sur l’Afrique du Sud et, en janvier, ses deux pièces : "Missie" et "L’âme des termites" joué par Josse de Pauw. La traduction de "Congo" devrait venir en 2011.

A quoi attribuez-vous le succès de “Congo” ?

Je suis tout aussi étonné. Quand on me donne ces chiffres, je me sens comme un paysan, bouche bée, devant une centrale nucléaire. En Belgique, on peut encore comprendre : on a fêté les cinquante ans de l’indépendance, les anciens coloniaux achètent tout, une nouvelle génération s’intéresse au Congo. Même si le livre ne fait aucune concession à la facilité. J’ai mis les nuances et évité les simplifications, à contre-courant d’une presse (et de politiques) qui, aujourd’hui, veulent tout simplifier et traitent les gens comme des enfants à qui il faut plaire avant tout. Je donne la parole à une multitude de voix congolaises et pas uniquement aux Blancs. Je raconte aussi la grande Histoire par "la petite", en montrant "des gens ordinaires" (je n’aime pas l’expression) qui sont souvent plus grands que les grands.

Les ventes son tout aussi importantes aux Pays-Bas !

C’est encore plus surprenant. J’attribue ça à la montée dans les pays du Nord (y compris Canada et Etats-Unis), d’"un post-protestantisme" depuis le génocide de 1994 au Rwanda. Ces pays sont intéressés par l’Afrique centrale, car là, l’idée des droits de l’homme a remplacé le protestantisme. Aux Etats-Unis, Oprah Winfrey a invité dans son show, une femme qui parlé des viols au Congo. Deux sœurs jumelles hollandaises (Ilse and Femke van Velzen) ont réalisé deux films sur ce sujet et "Weapon of war" a gagné un prix. Il vient d’y avoir des conférences sur ce sujet à Amsterdam.

Cela témoigne aussi d’une Flandre ouverte au monde.

Cela me fait plaisir de voir une Flandre généreuse, concernée, ouverte. J’ai rencontré, à la dernière Boekenbeurs d’Anvers, des gens qui n’achetaient que des livres de régime et qui ont aimé "Congo".

Qu’apporte-t-il de neuf ?

Il n’existait pas une histoire exhaustive sauf dans des milieux académiques dont je me dis parfois qu’ils font exprès de se rendre illisibles. En Flandre, les gens connaissaient surtout les épisodes sanglants (Léopold II et les mains coupées, l’assassinat de Lumumba), mais il ne faut pas analyser un volcan uniquement quand il est en éruption. Et j’utilise les outils du roman et du journalisme pour raconter cette histoire. Ceci dit, les jeunes Congolais connaissent bien mieux leur histoire depuis l’indépendance que les jeunes Belges connaissent la leur. Ils en ont une connaissance qui ressemble à celle que nos jeunes ont de l’histoire de la pop et des rivalités entre les Stones et les Beatles.

D’où vient votre intérêt pour l’Afrique et le Congo ?

Mon père avait vécu au Congo après l’indépendance et avant ma naissance. Notre maison était remplie d’objets africains et notre chien s’appelait "Mbwa" (chien en congolais). Mon père étant piètre narrateur, m’a donné le goût de l’Afrique et la liberté de le développer.

Comment va le Congo ?

Je fais mienne la phrase de Gramsci : "Il faut combiner le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté." Voir les choses comme elles sont sans pour ça, en tirer prétexte pour ne rien faire. J’y ai été une dizaine de fois et interrogé des centaines de gens : on y voit des structures inertes et massives, face à des individus exceptionnels qui méritent des statues. Je ne suis pas optimiste à court terme, mais un jour, les individus ébranleront ces structures inertes. Le problème est vaste et il serait trop court d’attribuer tout le mal à Kabila ou aux Belges, même si pour moi, la décolonisation s’est faite trop tard et l’indépendance trop tôt.

Que vous a apporté le contact des Congolais ?

J’ai été chercheur à la KUL, à Leuven, pendant cinq ans et je voyais des étudiants parfois peu motivés qui passaient quand même. J’ai organisé au Congo des ateliers d’écriture où il y avait des gens qui se levaient à 5 heures du matin pour venir et ne quittaient que tard, le soir. Cela m’a aidé à quitter l’université. A quoi bon enseigner à des gens chanceux qui ne sont pas motivés alors que d’autres n’ont pas de chance mais sont si motivés !

A quand la traduction française ?

Rapidement, les Etats-Unis avec HarperCollins ont fait une offre importante sur mon livre. Les Suédois, les Norvégiens, les Anglais ont suivi. Mais sa traduction française est bien sûr essentielle car il faudrait que les Congolais qui le souhaitent puissent lire le livre. Les négociations sont prêtes d’aboutir. J’espère que le livre sortira encore en 2011.

Vous êtes aussi un observateur averti des crises belges ?

Ces dernières semaines, j’ai entendu dire, en Flandre, qu’"on se débrouillait finalement très bien sans gouvernement central et avec les seuls gouvernements régionaux". J’enrage en entendant ça. Je vis à Bruxelles et je vois devant moi que la pauvreté augmente vite. J’ai écrit "Congo" dans mon atelier en plein Cureghem. Les premières victimes d’un manque de gouvernement et d’un manque de vision politique, ce sont les plus pauvres et les soi-disant "allochtones". Je dis "soi-disant", car dans mon collectif de poètes bruxellois, le poète "marocain" est le seul qui soit vraiment né à Bruxelles ! Bart De Wever qui a voulu enrichir la Flandre, sera peut-être responsable d’une Belgique mise à genoux par les spéculateurs.

Pourtant la Flandre vote N-VA ?

Le vote massif pour la N-VA me désole énormément. Je prépare pour le KVS, une pièce sur le mythe des grands festivals rock de l’été. Je veux y montrer que pour les jeunes qui les fréquentent, c’est un signe d’ennui et de chagrin, comme à l’époque de Tchekhov quand la jeunesse quittait Moscou pour vivre à la campagne leur jeunesse dorée mais pleine d’ennui. J’ai suivi cet été des jeunes au festival folk de Dranouter. Je les interrogeais sur leur vote et ils me disaient avoir voté Bart De Wever car, disaient-ils, "il est le seul à pouvoir faire quelque chose pour la Belgique" (ils ne disaient pas la Flandre). Ils mélangeaient tout et votaient pour une image et pour le charisme d’un homme, mais pas pour des idées. Je connais très bien Bart De Wever, qui faisait sa thèse en même temps que moi et nous déjeunions souvent ensemble. Il était marrant, entêté et original. Mais aujourd’hui, attention. Le seul fait que j’écrive des chroniques dans "Le Soir" me vaut des e-mails plein de haine. Les forums en ligne, en Flandre, sont infestés par des gens qui ont trop de temps libre et trop peu d’amis. Pourtant, si on voit la politique comme un marché, il y a des niches à prendre : celle des gens qui veulent une réforme plus limitée, ou celle de tous les gens qui sont très fatigués par tout ça. Personne n’ose contrer Bart De Wever, mais celui-ci a déjà dû admettre qu’il ne pouvait techniquement, pas scinder la Belgique comme ça, d’un trait.

Connaissez-vous la culture francophone ?

Caroline Lamarche, par exemple, est une amie. Mais, curieusement, c’est parfois à l’étranger qu’on fait des rencontres. Au dernier festival littéraire de Cognac, j’ai eu le plaisir de rencontrer Yvon Toussaint et Jean-Luc Outers.

Un écrivain peut-il changer le monde ?

Non, même si l’attitude future de la Flandre à l’égard du Congo sera peut-être teintée par mon livre. Pour tenter de faire bouger les choses, je choisis l’essai ou la chronique dans un journal. Mon théâtre, par contre, est celui du désespoir (pour dire comme Artaud). Il montre le point zéro de l’existence. Le journalisme, la compassion, le courage civil, viennent ensuite. J’y mets d’abord la forte idée de solitude, de tristesse, de mélancolie qui est en moi. J’ai été profondément influencé par Camus pour qui le constat de l’absurde était le point de départ d’un engagement civique et moral. Je partage l’idée que "la littérature est une illusion qui sert à démasquer d’autres illusions" . Elle ne sert pas directement à l’engagement.