Livres - BD Rencontre à Paris

Au moment de quitter Knockemstiff, ville où est né et où a grandi Donald Ray Pollock et titre du recueil de nouvelles qu’il a publié il y a deux ans chez Buchet-Chastel, l’on était comme libéré d’un poids mais profondément marqué. Parce que la violence y était omniprésente, obsédante même, et parce que la plume brute et grinçante de cet auteur atypique savait saisir çà et là ces éclats qui rendent aux êtres leur humanité. Avec "Le Diable, tout le temps", traduit en français quelques mois seulement après sa parution aux Etats-Unis, Donald Ray Pollock passe au roman, qu’il considère comme une "machine à plusieurs moteurs" . Deux années de travail sous le toit, "seule pièce où je suis autorisé à fumer", ont été nécessaires pour aboutir à cette magitrale réflexion sur le mal. Où la violence tient le premier rôle. "Je l’ai utilisée sciemment pour garder l’attention du lecteur, nourrir la tension dramatique et parce que je me sens à l’aise avec cette thématique".

Avant de devenir écrivain, Donald Ray Pollock a travaillé trente-deux ans dans une usine de pâte à papier. "Enfant, j’aimais énormément les livres. Mais à la maison, il n’y avait que des magazines et des comics books. Je n’ai eu accès à une bibliothèque qu’à l’âge de 14-15 ans, celle de l’école dont j’ai dû lire tous les titres ou presque. A 18 ans, quand j’ai commencé à l’usine où mon père et mon grand-père avaient travaillé, j’ai pris une carte à la bibliothèque municipale sans penser qu’un jour je deviendrais écrivain. Le déclic est venu à l’âge de 45 ans. L’explication courte renvoie à une crise de la quarantaine. Mais ce moment correspond aussi à la retraite de mon père qui, dès lors, a passé ses journées dans son divan à regarder la télévision. J’ai alors décidé de trouver quelque chose à faire du reste de ma vie." Des cours du soir, partiellement pris en charge par l’usine, et la publication de ses premières nouvelles lui ont ouvert les portes d’un cours d’écriture à l’université de l’Ohio. On connaît la suite. Qui a donné espoir à ses anciens collègues. "Même si nous avions la sécurité de l’emploi, des salaires syndiqués et une bonne assurance-maladie, beaucoup d’entre nous parlaient de ce que nous ferions quand nous quitterions l’usine."

Ancré dans la tradition sudiste, proche du travail de Flannery O’Connor et d’une certaine veine grotesque, "Le Diable, tout le temps" met en scène, entre 1945 et 1965, de l’Ohio à la Virginie-Occidentale, plusieurs personnages qui évoluent séparément avant de voir leurs destins s’entremêler. Rescapé de l’enfer du Pacifique, Willard Russel tente tout ce qu’il peut pour guérir Charlotte, sa femme. Sacrifices, cérémonies incantatoires, sang versé : il entraîne son jeune fils Arvin dans une folie qui finira mal. Carl et Andy Henderson ne se sentent vivants que lorsqu’ils "chassent" des auto-stoppeurs qu’ils tuent avant de les mettre en scène pour assouvir leurs délires photographiques. Un prédicateur et son acolyte errent de ville en ville pour échapper à la loi et à leur passé. Ces âmes perdues, ces vies insignifiantes, ces paumés primaires mais aussi leurs victimes innocentes sont désormais la chair d’un roman. "Oui, j’ai forcé le trait. Mais ce qui me porte, c’est d’écrire sur ces gens, ces endroits que je connais. Personne d’autre ne l’a fait avant moi. Leur rendre hommage compte beaucoup pour moi."

Lui qui écrit qu’"Arvin ne savait pas ce qui était le pire, la boisson ou la prière" l’admet : "L’amour aurait pu être une solution, mais ce n’est pas la ligne maîtresse de mon œuvre. D’autant que j’en sais plus sur l’alcool et la prière !" La fuite apparaît comme une autre alternative, mais elle n’est jamais que provisoire. "A 12-13 ans, je fuguais régulièrement. Mais je finissais toujours par revenir tout en me disant que je m’en irais de cet endroit. Et je ne l’ai jamais fait." Aujourd’hui, il vit toujours à vingt kilomètres de là où il est né. La fuite, c’est désormais pour lui l’écriture. "Elle m’a permis de quitter l’usine, d’accepter cet endroit, d’apprécier la vie que j’y mène."

Si elle n’est en aucun cas un contrepoint à la violence, la religion est très présente dans le roman. "Elle est en résonance avec la façon dont elle est vécue aux Etats-Unis. En ce moment, on lui fait dire n’importe quoi et on l’utilise souvent pour des raisons qui n’ont rien de religieux. Souvent, les gens essaient de se contraindre, de faire des efforts, mais la part sombre est la plus forte. Tout le monde est en quête de rédemption, mais peu l’atteignent." "C’est difficile de bien agir", dit l’un des personnages. "On dirait que le diable n’abandonne jamais." Pollock embraie : "Mes personnages sont confrontés à la question du bien et du mal qui, chez nous, convoque immédiatement la figure du diable."

On dit parfois que les clowns sont des êtres qui, derrière leurs grimages, sont profondément tristes. Si Donald Ray Pollock ficelle de sa plume enlevée des histoires violentes, il dit être un homme bien dans sa peau, dont l’humour affleure sans effort - un héritage du temps de l’usine où les collègues plaisantaient à propos de tout. Mais il l’admet : "Je ne suis bon qu’à écrire des histoires de violence. J’ai essayé à plusieurs reprises d’écrire des textes plaisants, où tout le monde serait heureux. Sans y parvenir." Nous voilà prévenus.

Le Diable, tout le temps Donald Day Pollock traduit de l’anglais (États-Unis) par Christophe Mercier Albin Michel 370 pp., env. 22 €