Livres - BD

Eva dort" est un magnifique livre, une belle surprise pour ce début d’année. C’est le premier roman de Francesca Melandri, bien connue en Italie comme scénariste pour le cinéma et comme réalisatrice. Elle retrouve ici les clés du succès des grands romans d’antan : une histoire forte, des personnages de chair et de sang, de la passion, des rebondissements, une finesse psychologique, du drame. Et, comme décor, une région hautement romanesque et totalement méconnue chez nous : le Haut-Adige. Ce fond "géographique" est capital dans le roman car Francesca Melandri montre comment une question géopolitique peut bouleverser non seulement des vies mais aussi celles des descendants, pendant des années. Eva, Gerda, Vito, Ulli et les autres sont marqués par cette question comme au fer rouge. Et cet exemple italien peut se retrouver partout dans le monde quand la politique vient empiéter sur la liberté des gens.

La région de Bolzano, dans le nord de l’Italie, dans les Alpes, est appelée Sud-Tyrol par les germanophones et Haut-Adige par les Italiens. Elle fut cédée à l’Italie en 1918, après la défaite de l’empire austro-hongrois, malgré une population locale totalement germanophone. Mussolini et Hitler ont voulu régler la question à leur manière, en épurant ethniquement. Hitler a invité les germanophones à émigrer en Allemagne et Mussolini proposait aux Italiens du Sud de coloniser la région. La défaite des fascistes n’a laissé que des plaies ouvertes, avec les rancœurs de ceux qui avaient émigré en Allemagne par idéalisme et sont revenus comme des traîtres. Et la question du Haut-Adige a vite rebondi avec des revendications locales à l’emploi de la langue allemande et pour l’autonomie de la région.

Pour forcer Rome à les entendre, les autonomistes ont procédé à des attentats contre des lieux symboliques : lignes à haute tension, monument à la gloire des chasseurs alpins, entraînant une répression accrue et l’arrivée de troupes italiennes venues du Sud. Un cycle de violence, de morts, de tortures dans les prisons, qui a précédé les grandes vagues d’attentats des brigades rouges. Aujourd’hui, avec l’ouverture des frontières et l’autonomie régionale, la question est réglée mais elle marque toujours les esprits et en particulier, celui d’Eva.

Le roman est un double voyage. Celui actuel, d’Eva, jeune femme brillante et moderne, organisatrice d’événements, maîtresse de Carlo, et qui entreprend un long voyage à travers toute l’Italie, en train, vers la Calabre, pour retrouver Vito, cet homme dont on ne sait qu’une chose : il la bouleversa tant quand elle était enfant, lorsqu’il l’appelait "sisiduzza", "toute petite étincelle". Et entremêlé à ce voyage, elle se remémore l’histoire tragique de sa famille. Le grand-père Hermann, homme rustre, taillé dans le bois, et qui choisit dans les années 30 le mauvais chemin des nazis à cause de ses aspirations autonomistes. D’autres furent plus malins et surent tirer profit des montagnes pour bâtir des fortunes dans les sports d’hiver.

Gerda, la fille d’Hermann, est marquée au fer rouge par ce passé honteux du père, mais elle est belle comme un cœur et fait chavirer les hommes. Elle travaille dur comme cuisinière dans une pension et doit placer sa fille Eva, pour continuer à travailler. On croise le frère Leni, homme des bois, Segi, figé dans ses certitudes, le cousin Ulli qu’elle aima tant, homosexuel honteux et qui mourra de ce terrible secret inavouable alors. On rencontre Silvius Magnano, le leader indépendantiste. Et même Aldo Moro en visite à Bolzano.

Que peut être l’amour dans cette époque troublée ? Que peut devenir la passion dans une Italie archaïque où une fille mère ne pouvait plus être épousée ? Quand un fils de riche ne pouvait épouser une cuisinière ? Que peut devenir l’amitié quand un Italien du Sud était par essence un ennemi des Tyroliens, même s’il se montrait si doux ? Eva voit sa vie comme une suite de balles de chiffon qu’elle lança en vain contre des boîtes de fer. Et maintenant, se dit-elle, les balles sont presque épuisées.

Francesca Melandri tisse peu à peu son récit, ménageant le suspense (qui est vraiment Vito ?), donnant vie à quantité de personnages, apportant une touche agréablement exotique avec ses mots allemands et ses nombreuses allusions aux plats cuisinés par Gerda. Mais l’essentiel est dans ces amours impossibles à cause du poids de l’histoire, ces occasions ratées, cette passion amoureuse empêchée qui tient le lecteur en haleine. Elle termine son roman par une longue phrase admirable que nous devrions tous garder en tête à l’heure des bilans : "Et à présent, je serre ma mère dans mes bras car rien ni personne ne peut nous dédommager de ce que nous avons perdu, pas plus ceux qui sont coupables de ces pertes que ceux qui plus ou moins directement en ont été à l’origine ou la cause. Et à la fin, quand les comptes sont faits, qu’on voit bien qui a pris quoi et à qui, les crédits et les dettes, et que toute la partie double des fautes et des ressentiments est en ordre et bien précise, voici la seule chose qui compte : que nous puissions encore nous embrasser, sans gaspiller un seul instant la chance extraordinaire d’être vivants".

Car finalement, ce roman est un hymne à la vie, à la "chance d’être vivant", un appel à abandonner ces rancœurs tenaces, ces désillusions délétères, pour conserver ce qui fait le charme de la vie : nous embrasser encore.

Eva dort Francesca Melandri traduit de l’italien par Danièle Valin Gallimard 398 pp., env. 24 €