Livres - BD

Nous avions dit un jour qu'on ne présente pas Alain Bosquet de Thoran. Parce que c'est son oeuvre qui le présente, qui dit ce qu'il est : un poète. Et son oeuvre de poète dit qu'il est quelqu'un qui écoute.

Qui écoute la vie avec autant de passion qu'il écoutait jadis son grand-père pianiste Emile Bosquet ou les opéras où l'emmenait son autre grand-père Corneil de Thoran, directeur de la Monnaie. Avec un père, ingénieur acousticien, qui fut aux côtés de Victor Horta lorsqu'il édifia la grande salle du Palais des Beaux-Arts, et une mère peintre qui lui apprit, avec Claudel, que "l'oeil écoute", l'essayiste d'un "Traité du reflet" (Jacques Antoine, 1986) allait développer des talents qui le relieraient à tous les arts : pianiste, aquarelliste et dessinateur, poète, romancier, chroniqueur...

Et voici que le poète de "L'invitation chimérique" (Georges Houyoux, 1957) dont nous avons suivi les développements d'une pensée ubiquitaire, ancrée de toutes les façons dans toutes les facettes d'un art poétique, nous surprend aujourd'hui au détour de nos vies par un carnet de bord bouleversant : "Chronique d'une hémiplégie".

Nous le savions, en 2004, l'académicien Alain Bosquet (né en 1933) avait été victime d'une thrombose cérébrale qui l'avait laissé hémiplégique. Son bras, sa jambe gauches, seraient irrécupérables. Mais, chemin faisant, le poète allait surmonter tous les obstacles du handicap et sans cesse ranimer, et nourrir de courage, de lucidité, de volonté continuée, chaque instant de sa vie.

RECONSTRUCTION

Sa chronique constitue le journal intime de ce cheminement. D'entrée de jeu, il nous prévient : "Ce moi délabré, c'est d'abord mon propre corps..." Il ajoute que "ces carnets de bord rassemblent, entre autres réflexions, les éléments d'une reconstruction". Le poète découpe ce journal en plusieurs cahiers qu'il désigne par les premières lettres de l'alphabet, jusqu'à H. L'auteur du "Cavalier de la Monalena" (L'aube, 2002) réserve au cahier A, les pages d'avant la thrombose, entre avril 2002 et le 23 janvier 2004.

Le cahier B franchit avec lui le seuil de la maison retrouvée après l'hospitalisation. Ce double mouvement permet au lecteur de vivre dans l'intimité de ses notes d'avant l'accident. Et de prendre ainsi la température coutumière d'une pensée toujours subtilement liée à l'acte de création, dans une attention jamais relâchée envers les plus infimes et imprenables trésors du monde.

"Rendre compte du monde et de son peu de réalité : tout le désir du peintre et du poète." Avec celui qui a relu aussi souvent Tintin que Proust et Baudelaire, nous accédons aux franges subtiles de toutes les formes du temps, l'une tissant l'autre, dans les variations mêmes de leur perception.

De l'arbre généalogique au compagnonnage avec les petits-enfants, de la présence de la musique au chant des oiseaux ou au bourdonnement d'un insecte, des couleurs évolutives d'un coucher de soleil à la présence multipliée des rêves de la nuit : la réflexion du poète, comme une "basse continue" franchit, à travers tous les chapitres de la chronique, les obstacles de l'épreuve physique, et les transcende en les éclairant.

Le lecteur se surprend à vouloir rouvrir tous les livres de Bosquet de Thoran, du "Songe de Constantin" (Jacques Antoine, 1973), notamment, à "Deux personnages sur un chemin de ronde" (L'aube, 1992), ou aux récits de "La petite place à côté du théâtre" (Talus d'Approche, prix Rossel 1994). Ou encore de se retrouver avec lui "Sous la lune aux toits d'ardoise" (Le Cormier, 2001).

Dans le kaléidoscope de sa vie en poésie.