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]Ultime «folie» de ce fou des fous littéraires: André Blavier s'est éteint, samedi 9 juin. Ou plutôt: ce champion de l'humour noir a choisi de s'envoler pour un monde moins noir que le nôtre, ne faisant soudain plus sien le mot d'Antoine Blondin: «Je préfère le vin d'ici-bas à l'au-delà».

Originaire d'Hodimont, près de Verviers, où il naquit le 23 octobre 1922, André Blavier aura été davantage qu'un autodidacte à la verve mordante et à la vertigineuse érudition: un personnage haut en couleur, s'inscrivant dans les constellations dadaïste et surréaliste.

QUENEAU ET MAGRITTE

Si Blavier a publié des poèmes (dont l'énorme autant qu' hénaurme

«Mal du pays» - ou «Les travaux forc (en) és» - composé en alexandrins, et «La roupie de cent sonnets»), on ne lui doit qu'un seul roman, au titre en clin d'oeil à Georges Feydeau: «Occupe-toi d'homélies», «fiction policière et éducative» qu'il publia en 1976, quelque trente ans après l'avoir écrite, et qui, l'année suivante à Paris, se verra récompensée par le Grand prix de l'humour noir; un roman que Labor réédita en 1991 dans sa collection de poche «Espace Nord». Blavier laisse également des bibliographies précises et précieuses, ainsi que sa correspondance avec son maître à penser, l'encyclopédique Raymond Queneau («Lettres croisées, 1949-1976», publié chez Labor par les soins de Jean-Marie Klinkenberg.) Et il y a quelques semaines à peine, Flammarion rééditait (malheureusement sans la moindre mise à jour) les «Écrits complets» de René Magritte, établis et substantiellement annotés par André Blavier en 1978.

MARGINAUX

Membre fondateur en 1948 du Collège de Pataphysique (qui est la «science des solutions imaginaires»

) et en 1960 de l'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle), deux «laboratoires» au sein desquels Queneau exerçait d'éminentes fonctions, Blavier fut, pendant des années, à la tête de la Bibliothèque de Verviers, la ville où se déroula son existence de sourcier. Il comptera parmi les zélateurs de l'oeuvre du père spirituel de «Zazie dans le métro» (et bouleversant romancier d'«Un rude hiver»); ses archives, confiées à Blavier, conservées au Centre de documentation Raymond Queneau à Verviers, y sont consultées par des chercheurs du monde entier. À l'instar de Queneau (cf. «Les Enfants du limon» de 1938), André Blavier s'est passionné pour les marginaux de l'écriture; en 1982, chez Veyrier, il publia sa monumentale anthologie critique des «Fous littéraires» (qui reparut aux Éditions des Cendres, à Paris, en novembre 2000, dans une version revue et augmentée.) Cette somme - véritable oeuvre d'une vie - recense des milliers d'auteurs et livres éphémères, quasi inconnus, où voisinent astronomes et persécutés, visionnaires et prophètes, philanthropes et casse-pieds... Pour André Blavier, l'appellation de «fou littéraire» ne comportait, évidemment, «rien de péjoratif».

Conférencier, animateur de colloques, historien des arts et lettres, expert en acrobaties langagières, cet inclassable au grand coeur avait fondé en 1953 la revue «Temps mêlés» chère aux surréalistophiles; en 1978, cette publication se rebaptisa «Temps mêlés II. Documents Queneau.» Et à l'intention du théâtre de marionnettes liégeoises Al Botroûle, André Blavier avait traduit l'«Ubu roi» d'Alfred Jarry en wallon.

© La Libre Belgique 2001