La double vie de Fatima de Molenbeek (Entretien)
- Publié le 01-09-2017 à 17h52
- Mis à jour le 01-09-2017 à 18h06

Fouad Laroui publie son nouveau roman. "L'Insoumise de la Porte de Flandre" se déroule à Bruxelles. Portrait d'une femme en quête de liberté.
Dans "L'insoumise de la Porte de Flandre", Fouad Laroui dresse le portrait d'une jeune femme voilée de Molenbeek, qui passe de la pression sociale de sa communauté à un sex-shop du centre-ville. C'est le dix-septième roman de cet économiste et écrivain néerlandais, né à Oujda, dans le Rif marocain en 1958. Formé en France, enseignant à Amsterdam, Laroui a aussi vécu à Bruxelles où il a travaillé brièvement à la Commission européenne lors des années Delors. Il a obtenu plusieurs prix, dont le Goncourt de la nouvelle pour "L'étrange Affaire du pantalon de Dassoukine" en 2012.
Fouad Laroui, pourquoi avez-vous choisi Molenbeek comme cadre de votre nouveau roman ?
Je l'ai choisi avant les événements de mars 2016. Il y a deux ou trois ans, j'ai fait deux résidences d'auteur à Passa Porta, dans un bel appartement rue du Vieux Marché aux Grains. Je suis allé tous les jours à Molenbeek. En m'y promenant, je voyais des rues qui ressemblent à Tanger ou à Casablanca, avec beaucoup de jeunes hommes debout, à ne rien faire, qui fument. Des gamins qui jouent au ballon quand il n'y a pas de classe. Des femmes voilées qui marchent les yeux baissés. Des boucheries islamiques. Je me suis dit : est-ce que ces gens-là ont conscience qu'ils habitent en Belgique ? Molenbeek est un laboratoire d'expérimentation où on voit deux cultures qui vivent l'une à côté de l'autre. J'avais déjà commencé à écrire le livre quand les événements se sont produits à Paris en novembre 2015.
C'est un microcosme ?
Oui. Je n'aime lire les romans que quand il y a un aspect sociologique ou politique. C'est quasiment une étude psychologique d'une femme qui a l'esprit libéral, moderne et européen et vit à Molenbeek.
Elle a un problème d'identité ?
Malheureusement aujourd'hui, l'identité se réduit à une seule facette. On fait croire à de jeunes Belges d'origine marocaine, qui pourraient avoir une identité heureuse car riche de plusieurs facettes, que tout est ramené à l'appartenance religieuse d'une communauté. C'est le début du malheur. Pour les femmes, c'est encore pire.
Votre héroïne Fatima est confrontée à un monde d'hommes, ceux qui, comme vous le dites, veulent la dévêtir et ceux qui veulent la revêtir…
Mon héroïne est à la limite de l'érudition mais l'injonction des hommes est de lui dire : couvre-toi. L'autre injonction est qu'on la déshabille du regard. On lui dit en sorte : tu n'es qu'un corps. Ce n'est pas un fantasme d'homme. On est dans un roman. Je parle d'une personne qui décide de se venger des deux classes d'hommes finalement. Ceux qui lui disent "couvre-toi" sont des minables. Ceux qui veulent la dévêtir, elle leur montre son corps dans un peep-show, mais ne le leur donne pas. Elle leur dit : "Tu me posséderas jamais". Et les maintient dans leur frustration.
Sous-jacent dans votre livre est la sexualité. Est-elle réprimée ?
Mon héroïne n'a pas de problème, car elle est belge et européenne dans sa tête. Elle connaît son corps. La répression de la sexualité est commune à toutes les religions. L'Europe s'en sort mieux. Elle a adopté la pilule dans les années 60, suit une liberté individuelle. Chez les musulmans, la sexualité pose surtout problème chez les adolescents. Quand on vous supprime tout ce qui fait le goût de la vie, le gamin n'a plus qu'une vie aride. Il doit se lever à 4h du matin pour faire sa prière, cinq fois par jour, ne pas jeter un coup d'œil sur une jeune fille. Il ne peut pas boire un bon verre de vin. La tempête couve sous son crâne. Il est prêt à exploser.
Vous terminez votre livre par un chapitre un peu surprenant qui met en scène des experts français venus parler à Bruxelles des attentats - Gilles Kepel, Olivier Roy, Rachid Benzine et Pierre-Jean Luizard. Pourquoi ?
J'ai demandé à mon ami Rachid si je pouvais le mettre comme personnage dans mon roman. Il a dit oui. Et les autres, j'ai bien fait attention de leur faire dire des propos qu'ils ont tenu dans leurs livres. Pourquoi je l'ai fait ? Parce que j'ai une deuxième thèse : que ceux qui interprètent le terroriste lui donnent trop d'importance. En général, soit ces derniers ont des problèmes psychiatriques, comme ce Somalien à Bruxelles, soit ce sont des minables qui ont une très faible estime de soi, qui n'ont jamais lu un livre, des délinquants… mais qui veulent sortir par le haut, par un suicide magnifié. Ce sont des minables, et on leur fait trop d'honneur en les mettant dans la foulée de Che Guevara, d'une grande révolution mondiale où ils font don de leur personne. Une phrase de Nietzsche dit, en gros, "Donnez-moi des ennemis dont je puisse être fier". Ce que disent les quatre experts est intéressant, mais ne s'applique pas dans 80 % des cas. Peut-être que si on insistait davantage sur leur côté minable, on pourrait en décourager d'autres.
"L'insoumise de la Porte de Flandre", par Fouad Laroui, Julliard, 131 pp., Paris, 2017.
Truculence et pression morale
Laboratoire. La truculence bruxelloise n'échappe pas à Fouad Laroui, tout autant que l'immense pression morale et religieuse qui s'exerce dans ses ghettos urbains. Finalement, tout le monde en prend pour son grade dans "L'insoumise de la Porte de Flandre", du propriétaire incrédule et alcoolique d'un sex-shop de la capitale jusqu'à Fawzi, l'amoureux autoproclamé de l'héroïne qui voit dans les statues dénudées de la ville un vaste complot contre sa communauté. Laroui campe des personnages extrêmes et caricaturaux, mais, par ce procédé et un humour certain, décrit par petites touches ce laboratoire qu'est devenu Bruxelles où deux mondes se côtoient. Fouad Laroui termine par une libération, celle d'une jeune femme qui devient enfin elle, et non plus une matriochka russe toute de noir vêtue. Un livre qui devrait être lu tant à Molenbeek que dans le haut de Bruxelles.
Extrait
"Debout devant le miroir, juste avant de sortir, elle s'était examinée. Elle avait ressenti une sorte de malaise diffus… Depuis quelques mois, elle avait l'impression de ne plus être une personne, mais trois ou quatre, emboîtées l'une dans l'autre comme ces matriochkas russes vivement colorées, à ce détail près que, dans son cas, la plus grande était vêtue de noir.
"C'est qu'elle s'était mise à porter le hijab, le prétendu "voile islamique", serré sur sa tête et tombant sur une djellaba noire, si ample qu'elle ressemblait à un drap dans lequel la jeune femme se serait enroulée. Le hijab étant également noir, l'ensemble, qu'on eût dit fait d'une seule pièce, était parfois confondu avec un niquab, ce voile intégral qui couvre le visage à l'exception des yeux.
[…]
"Pourquoi Fatima avait-elle soudain décidé de porter ce niqab (qui n'en était pas vraiment un) ? Ni son père ni sa mère n'avaient jamais évoqué le sujet, ses frères étaient loin et s'intéressaient peu à la religion, personne n'avait exercé la moindre pression sur elle. Et pourtant cette brillante étudiante de l'Université libre de Bruxelles, passionnée de lecture et dont le monde semblait fait de mots et de citations littéraires, qui courait les musées et les expositions, qui ne ratait aucun débat ni aucune conférence à Flagey, avait un jour acheté cet accoutrement qu'elle portait depuis en permanence à Molenbeek.
"C'était d'autant plus incompréhensible qu'elle ne faisait jamais la prière et que personne ne se souvenait de l'avoir vue dans une mosquée."
(Pages 9-10)