La fine plume d'une belle dame

LAURENCE BERTELS Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Au charme incontestable, le cheveu gris clair, le regard lumineux et la boucle d'oreille rouge, Anne Fine porte à merveille son nom. C'est en effet bien la finesse, l'art du dialogue qui revient dans ses livres pour petits ou grands. Finesse mais aussi humour et douce insolence présente dans «SOS Mamie», «Comment écrire comme un cochon» et surtout dans «Madame Doubtfire» initialement «Quand Papa était femme de ménage» adapté à l'écran comme chacun le sait. Qu'en a-t-elle pensé? Avec le franc-parler qui la caractérise, elle nous dit qu'un écrivain n'est jamais satisfait de l'adaptation de son livre à l'écran, qu'honnêtement il n'a qu'à dire «oui» ou «non» puis encaisser le chèque. Elle continue malgré tout sur sa lancée et dit sa déception. «Ce n'est pas le film que j'aurais fait. Il a été transposé dans la société américaine avec quelques erreurs psychologiques. Dans mon livre, les parents sont déjà divorcés au début de l'histoire et on suit les réactions des enfants aux problèmes de garde. Les parents ne sont pas des gens bien, ils sont égoïstes et écoutent leurs propres désirs. Dans le film, avec des acteurs de la stature de Robin Williams, ils ne peuvent qu'être sympathiques. Je l'ai vu à la sortie, près de dix ans après la parution de mon livre. Puis je l'ai revu, il y a trois semaines car il passait à la télé et là, j'avoue m'être amusée. Robin Williams joue vraiment très bien. La seule chose que j'attendais réellement du film était que les enfants soient comme le petit garçon. C'est un peu comme dans la Belle et la Bête, en fait je ne demandais qu'une seule rose.»

Rose offerte, les enfants ont pu s'identifier comme dans la plupart des livres d'Anne Fine qui n'était pas enfantine lorsqu'elle était petite et qui considère que beaucoup de jeunes lecteurs d'aujourd'hui sont comme elle, raison pour laquelle elle les traite de la même façon que les adultes.

Intransigeante, elle refuse d'ailleurs de changer la fin ou le fil de ses histoires lorsqu'un éditeur, américain, le lui demande. Pas question, par exemple, de modifier la fin de «Louis le bavard», roman dans lequel un petit garçon réussit son incroyable silencethon et pour lequel elle vient de recevoir le Prix Versele, prix de littérature jeunesse de la Ligue des familles octroyé par le plus grand jury littéraire du monde ils étaient 62 000 âgés de 3 à 14 ans cette année.

Pour écrire ce livre, comme pour beaucoup d'autres, Anne Fine s'inspire d'un fait réel. Un petit Steven, auquel elle envoie aujourd'hui tous ses remerciements, vient un jour frapper à sa porte pour lui demander de le sponsoriser pour son silencethon. La belle affaire pour l'entourage de ce garçon très bavard que personne n'avait jamais réduit au silence. Dans les faits, Steven a réussi à garder le silence pendant 7 minutes, au moment de l'office religieux. Dans la fiction du livre, il en va autrement. Mais n'est-ce pas précisément le rôle de l'écrivain d'imaginer que si par hasard.

En s'étant probablement reconnus dans ce petit garçon qui inonde ses parents d'un flot de paroles dès le brumeux lever du matin, les membres du jury ont voté massivement et, avec l'humour anglais qui la caractérise, Anne Fine qui s'exprime parfaitement en français mis à part quelques adorables masculins soudainement mis au féminin, remercie les enfants pour le jugement, la sagesse et le discernement littéraire subtil dont ils ont fait preuve en choisissant «Louis le bavard» (École des loisirs).

Plus nerveuse qu'elle en a l'air, la jolie dame a la vilaine habitude de se ronger les ongles jusqu'au sang mais a aussi le mérite de connaître ses limites. Loin d'elle l'envie d'écrire une «brique» façon Harry Potter ou «À la croisée des mondes» car elle estime l'exercice bien trop contraignant.

Elle n'appartient pas non plus à cette famille d'écrivains liés à une discipline de fer et enchaînés à leur bureau dès six heures du matin voire plus tôt encore si l'on pense à notre Amélie boulimique Nothomb.

Elle écrit quand elle le sent, quand elle en a le temps et à condition qu'un coup de fil avec une de ses deux grandes filles ne vienne pas la distraire. Pas question, par exemple, de rattraper le temps perdu à Bruxelles en travaillant le samedi, jour de son retour. L'heure sera plutôt à la récupération non pas du décalage horaire mais de la nuit blanche passée chez nous à suivre les résultats des élections et à se réjouir au petit matin de la victoire assurée de Tony Blair qui a déjà, selon elle, amélioré le niveau de l'éducation en Grande-Bretagne.Élue ambassadrice de la littérature jeunesse pour les deux ans à venir, Anne Fine nous confie avoir d'importants projets pour promouvoir la littérature jeunesse sans vouloir pour autant dévoiler le pot au rose. Elle pense cependant avoir une idée géniale pour rendre la lecture bien plus accessible, se demande comment personne n'y a pensé et le réseau pourrait faire partie du projet.

Au sourire qu'on dit volontiers carnassier et à l'humour dévastateur, Anne Fine, qui collectionne les reconnaissances littéraires, séduit par ses descriptions sans pitié de la famille, des amitiés contraires et par cette compréhension de la complexité des faits divers dont elle s'inspire volontiers comme dans «Mon amitié avec Tulipe», livre né suite au drame de Liverpool dans lequel deux enfants avaient tué un bébé. Dans «SOS Mamie», Sophie, Tanya et Yvan inventent mille et une astuces, des cauchemars chaque nuit à l'exposé en classe sur la place des vieilles personnes dans notre société, pour dissuader leurs parents d'envoyer leur grand-mère à l'hospice.

Dans «Le Jeu des sept familles», Claudia, Colin, Ralph, Pixie et Robbo se retrouvent coincés par une nuit de tempête et croient n'avoir rien en commun jusqu'à ce qu'ils découvrent, confidences, rires et larmes à l'appui, qu'ils sont tous issus de familles recomposées, que la vie peut changer du tout au tout à cause d'un chat décidé à faire sa sieste dans un saladier. Un chat comme celui du «Journal d'un chat assassin» qui lui valut aussi le Versele en 1999 pour sa veine fantastique teintée de nostalgie et qui lui fut inspiré comme chacun de ses romans, par une voix soudaine, une voix qu'on aime entendre pour nous raconter les livres qui font déjà son oeuvre.

© La Libre Belgique 2001

LAURENCE BERTELS