La rémanence hantée de La Môme

Eric de Bellefroid Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Il y aura cinquante ans le 10 octobre 2013. Cinquante ans que disparaissait La Môme Piaf, chanteuse de music-hall et de variétés, à Grasse à l’âge de 47 ans. C’est dire qu’après un biopic d’Olivier Dahan passé dès 2007 dans les salles avec Marion Cotillard dans le rôle d’Edith Giovanna Gassion, née à Paris le 19 décembre 1915, une giboulée de livres à sa gloire probablement s’abattra sur le marché de la librairie.

Dans cet esprit de commémoration d’une Piaf qui reste la voix de la France à travers le monde, la plus célèbre interprète française à l’étranger, restée vivante au fond des cabarets avec ses larmes transistorisées qui ne sont pas sans rappeler l’écho radiophonique du milieu d’un siècle où gémissaient aussi depuis Londres “Les sanglots longs des violons de l’automne”, un magnifique ouvrage dû à l’universitaire nantaise Joëlle-Andrée Deniot, sociologue de l’usine et du monde ouvrier, paraissait il y a quelques semaines sous la forme, pas toujours grand public, d’“une esquisse anthropologique” de la voix, du geste et de l’icône.

Mais Jacky Réault, agrégé d’histoire et sociologue également, soutenant dans sa préface celle qui rend compte ici de “ la fibre tragique universelle des voix des femmes de la chanson populaire du vingtième siècle ”, conclut à dessein que “ le nihilisme décivilisateur et les fractures culturelles abusivement adjugées irréductibles entre un “haut” et un “bas” ne sont pas fatales. Il faudrait vraiment arrêter de les présenter comme “la” science en opposant idéologiquement, dans la jubilation perverse d’un apartheid imposteur, Le Savant et Le Populaire”.

Une lointaine époque

C’est le son d’une autre époque certes, qui pour être bien loin de la nôtre à présent, ressuscite pourtant avec une étonnante fraîcheur. “ Il ne s’agit pas d’une simple biographie de la chanteuse, mais plutôt […] d’une anthropologie de la performance chantée dont il est question. ” Ainsi l’auteure s’est-elle attachée à saisir les langages scéniques de Piaf, en la confrontant à d’autres grandes interprètes de la chanson française telles que Berthe Sylva, Damia, Fréhel, Yvonne Georges, Marie Dubas ou Marianne Oswald; et, plus tard, Barbara, Juliette Gréco ou Catherine Ribeiro. Tout cela superbement illustré par Mireille Petit-Choubrac, qui révèle tout son plaisir à capter des moments sensibles avec des dessins calligraphiant l’indicible.

Très vite emportée par la vague, très tôt saisie par l’étreinte de la voix de Piaf, Joëlle-Andrée Deniot dit avoir voulu peindre et penser la singularité de cet emblème national de la chanson tragi-mythique, comme le fut Oum Kalsoum en Egypte ou Amalia Rodrigues au Portugal. Enfant de la balle, artiste de rue (comme sa mère, Annetta Maillard, ou Line Marsa de son nom de scène), elle commence au Gerny’s, sur les Champs-Elysées, après avoir accompagné son père dans son itinérance de contorsionniste de cirque, et avant de devenir la prodigieuse ambassadrice de la chanson française, jusqu’en Amérique où elle conférera son aura au cabaret new-yorkais. L’année 1935 consacre ses débuts de vedette, avec ses premiers enregistrements chez Polydor.

Vedette qui sur le tard, en 1961, finira par relancer l’Olympia de Bruno Coquatrix, sauvant de la faillite une scène légendaire au creux de la vague. C’est Piaf qui fait de l’Olympia une légende, et non l’inverse. C’est le temps de “Non, Je Ne Regrette Rien”, chanson composée par Charles Dumont et Michel Vaucaire. Pourtant elle souffre, depuis longtemps percluse de polyarthrite, et chante sous morphine. Mais le public la tient debout, et vivante.

Le corps voûté, malade

L’état morbide de l’interprète n’est pas neuf. Un piaf, d’ailleurs, est un petit moineau; un oiseau pour le chat. Ainsi, la sociologue écrit très joliment : “ Certains, tout à leur hargne, s’acharnèrent sur le pathos […], puis sur le mélo […]. D’autres insistèrent sur le dénigrement physique de cette môme chétive, mal née, aux yeux cernés, au cheveu pauvre; on la dit même – ô comble de la pensée bienveillante – fille d’une dévoyée d’origine kabyle. On retint avec complaisance la rapide dégradation du corps voûté, malade. Mieux valait s’attarder à dévisager la part de la déchéance, de la maladie, de la mort qu’à envisager ce souffle du désespoir et du rêve à fleur d’images.”

Edith Piaf, sur scène, crée “l’immensité intime”. Irradiant les plus grandes salles comme elle l’eût fait de lieux feutrés réservés à quelques initiés. Tout de noir vêtue, comme Ferré, Barbara, Gréco, Mouloudji, s’opposant à l’habit de lumière des chanteurs de music-hall et cultivant ainsi une esthétique du dépouillement.

Dans ses dernières années, elle cherchera littéralement à se perdre dans son chant : “ Elle dont la voix embrase L’Hymne à l’amour mais qui, trop pressée d’aimer, mènera Marcel Cerdan qu’elle attend si joyeusement vers sa mort.”

Eric de Bellefroid

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