Livres - BD

ENTRETIEN

Biographe, romancier et journaliste, Pierre Assouline vient de publier «Lutetia» (Gallimard, 438 pp., env. 21 €, cf. «Lire» du 11/02/05). Il y raconte la vie et les coulisses du palace parisien pendant les années 30-40. «J'ai toujours été fasciné par les atmosphères des grands hôtels. J'en ai cherché un pendant un an, puis je me suis dit: je l'ai sous le nez sans le voir, parce que j'y vais tout le temps puisque c'est celui du milieu littéraire. Et je suis parti sans réfléchir, à l'instinct. Gide a dit: «Il faut suivre sa pente, pourvu que cela soit en montant».» Un roman comme un défi à lui-même.

«Lutetia» vient de paraître: plutôt la sérénité de janvier que la frénésie de septembre?

Oui, pour être loin des prix. Je n'ai pas envie d'entrer dans cette course-là, ce n'est pas sain et peut porter préjudice au livre. En septembre, il y a beaucoup de monde et, que vous le vouliez ou non, vous êtes l'otage des jurys. Un livre est trop important pour servir à cela. Alors, s'il vaut un prix, il peut être repêché. Quignard a eu le Goncourt pour un livre sorti un mois de janvier.

Vous êtes un touche-à-tout de l'écriture: roman, biographie, journalisme. Quelle forme vous apporte le plus de plaisir?

Toutes. Je ne peux pas me séparer du journalisme, je suis né dedans. J'ai à mon actif 23 ou 24 titres, et plus ça va, plus j'ai envie d'écrire, plus j'ai des désirs de livres. Livres ou articles, j'écris tous les jours. Pour moi, c'est un tout. Le fait de passer de la biographie au roman, et maintenant à une forme hybride de biographie et de roman, avec «Lutetia», montre que ce qui compte pour moi, c'est le livre, pas le genre. Je m'en suis libéré. Les prochains titres seront, eux aussi, hors genre.

Quel est, selon vous, le poids de la critique, aujourd'hui? Est-ce que cela fait vendre un livre?

Hier comme aujourd'hui, c'est le bouche à oreille qui fait vendre un livre. Et dans ce phénomène non maîtrisable, les médias jouent un rôle diffus, difficile à déterminer, qui forme un brouhaha et est le socle du bouche à oreille. La critique a son importance, mais il est faux de dire qu'en France, en Belgique ou en Suisse, un média fait vendre un livre. Même si le passage d'un certain type de livres et d'auteurs à une émission comme celle de Thierry Ardisson ou de Michel Drucker peut être décisif. Mais mettez un auteur un peu sérieux ou littéraire, comme Le Clézio, chez Ardisson, cela ne donne rien. Par contre, Mazarine Pingeot chez le même Ardisson fera vendre son livre.

Un passage en télévision est-il plus important qu'un bon papier dans «Le Monde», par exemple?

Un papier dans «Le Monde» ou dans un autre journal ne fait rien vendre du tout. Il ne faut pas se leurrer. Il y a beaucoup de livres qui ont un très bon dossier de presse, et cela ne fait pas vendre. Louis Mayer, le patron de la MGM, disait: «Je commence à croire au succès d'un film quand il sort de la rubrique cinéma pour entrer dans la rubrique société». Quand on parle d'un livre dans une autre rubrique que la rubrique littéraire, c'est gagné.

Bernard Pivot est entré dans le jury Goncourt: un journaliste a-t-il sa place dans un jury composé d'écrivains?

Ce n'est pas une première: il y a de longues années, Gérard Bauër, qui signait Guermantes dans le «Figaro», a fait partie de ce jury. Avant d'être un journaliste et un critique, Pivot est un immense lecteur. Et ce qui fait défaut au jury Goncourt, ce sont des lecteurs. Il faut le dire : il y en a peu qui lisent. Quelques-uns lisent beaucoup, comme François Nourissier, Françoise Chandernagor ou Jorge Semprun, un peu Tournier aussi. Mais Pivot ne fait que lire. Et il a une autre grande qualité: il est totalement indépendant, ce qui est rarissime. Il n'est lié à aucune maison, aucun réseau, il s'en fout. Il est dépendant de ses goûts, comme tout le monde, mais son indépendance fera du bien.

Pierre Assouline sera à la Foire du livre le jeudi 3 mars de 18h30 à 19h30 au stand de Gallimard, et à 19h30 au Forum pour un débat intitulé «La biographie en question» avec Jean Lacouture et Pascal Ory.

© La Libre Belgique 2005