Livres - BD

La philosophe Isabelle Stengers, enseignante à l'ULB, traque depuis des années les faux semblants et les mirages des sciences, ou le «soi-disant progrès». Elle déconstruit, met en doute, force à réfléchir à nos pseudo certitudes dans la foulée de Deleuze et Foucault. Elle est aussi militante contre les OGM et pour la régularisation des sans papiers, car elle croit qu'une vérité se trouve dans la lutte même de ces collectifs. Elle a rédigé son dernier livre avec Philippe Pignarre, directeur de la maison d'édition au nom si emblématique: «Les Empêcheurs de penser en rond».

«La sorcellerie capitaliste» est un livre assez difficile mais important. Il tente de redéfinir un champ à la philosophie politique à l'aune de l'effondrement des idéologies anciennes et de l'essor des nouvelles luttes. Le livre prend appui sur le grand rassemblement de Seattle en 1999 contre l'Organisation mondiale du commerce. Un cri est né alors, « Un autre monde est possible» : «Un cri dont la reprise ailleurs, de manifestation en manifestation, fait d'un seul coup basculer dans le passé l'évidence sidérante de ce qui prétendait, et prétend toujours, définir l'avenir.»

Le monde, pour les auteurs, va bien sûr de travers: les inégalités Nord-Sud s'accroissent, la misère augmente, l'environnement se dégrade. On va droit dans le mur tout en détricotant les anciens acquis.

Face à cela, Isabelle Stengers et Philippe Pignarre ne proposent pas un contre modèle, une idéologie totalisante ou un grand soir à venir. Leur démarche est plus humble et plus ambitieuse à la fois. Ils proposent «d'oser le pragmatisme» et donnent aux intellectuels le simple rôle de «jeteurs de sonde», ceux qui se trouvent à l'avant de la barque et testent au moment même la profondeur des fonds et les chemins possibles.

LES «PETITES MAINS» ENVOÛTÉES

Les alternatives sont difficiles car le capitalisme, disent-ils, agit comme un sorcier qui jette un sort. La population et les médias sont souvent transformés, à leur corps défendant, en «petites mains» qui ont introjecté les contraintes fixées par le capitalisme. Ils sont envoûtés comme «le lapin fasciné par le boa». Les «petites mains» sont bloquées par les alternatives infernales: «On ne peut quand même pas accueillir toute la misère du monde», «Si vous refusez cette baisse de salaire, l'entreprise délocalisera», «Si vous diffusez les médicaments génériques dans les pays pauvres, vous empêcherez l'industrie de créer de nouveaux médicaments utiles pour l'humanité.»

Il s'agit donc, comme Isabelle Stengers avait détricoté une certaine idée du progrès ou de la science, de faire de même avec ces alternatives infernales, de pratiquer un «désenvoûtement» en reprenant même des pratiques de sorcières comme les collectifs de femmes noires américaines. L'Afrique qui a pu convaincre quand même de diffuser ces thérapies anti-sida à prix bas. Pour ce désenvoûtement (et ils donnent des techniques concrètes), ils prônent la réflexion des collectifs, ancrés sur leur réalité, qui «osent et sont capables de penser ensemble». Comme les alcooliques qui ne peuvent casser leur dépendance qu'en se réunissant ensemble. Les gens doivent oser penser et s'emparer des problèmes qui les concernent. L'inévitable n'est pas sûr.

© La Libre Belgique 2005