Livres - BD

David Van Reybrouck est un des plus passionnants auteurs flamands actuels. Archéologue et philosophe de formation, il a créé une forme de récit-fiction qui parle de notre monde mieux que les romans. C'est lui qui écrivit le texte de la pièce "Der siel der mieren", "L'âme des termites", avec Josse De Pauw, qui avait enthousiasmé le dernier festival de Liège. C'est lui encore qui a enquêté sur les derniers missionnaires au Congo pour en faire "Missie", une des pièces les plus fortes de 2007.

Le public francophone peut maintenant le découvrir avec "Le Fléau", publié chez Actes Sud. Dans ce livre, il soulève à nouveau un coin du tapis du monde pour nous dévoiler la vie grouillante qui s'y cache. Et c'est formidable. À partir d'une enquête scientifique (et un peu anecdotique), il parle, sans avoir l'air d'y toucher, du vrai et du faux, du bien et du mal, du sens de l'existence. Il voit dans les détails l'essentiel de la vie, dans la grande tradition des récits des voyageurs-philosophes.

L'ÉTRANGE EUGÈNE MARAIS

Au départ, la trame paraît bien spécialisée : David Van Reybrouck avait appris qu'un des grands livres du prix Nobel belge Maurice Maeterlinck, "La vie des termites", était sans doute un plagiat d'un auteur sud-africain, Eugène Marais, biologiste, savant fou, opiomane et idole des Boers. Comme Guido Gezelle est une icône pour un certain mouvement flamand. Comment un tel génie des lettres a-t-il pu s'intéresser aux termites et, qui plus est, plagier Eugène Marais ?

Cela nous vaut au minimum une triple enquête : sur la vie des termites, d'abord. Sur celle de Maeterlinck ensuite, grand prince avec ses travers et le démon de midi qui l'a surpris à la fin de sa vie. Sur les Boers enfin, et l'Afrique du Sud actuelle, la nation qui se dit "arc-en-ciel" mais qui reste traversée par tant de tensions raciales et sociales. Si vous craignez de vous ennuyer, détrompez-vous. L'enquête de Van Reybrouck a tout du roman policier, du récit de voyage et du philosophe de la vie comme peut l'être un Alain de Botton. Il a retrouvé les lieux de vie de Maeterlinck et passé cinq semaines en Afrique du Sud à la recherche du fantôme d'Eugène Marais. Il a l'art de raconter ce qu'il voit, comme sa visite, perspicace et sarcastique, de la riche famille De Poortere ou ses descriptions du "bush" sud-africain, et sa rencontre avec les nostalgiques de l'apartheid. On apprend avec lui comment les opiomanes du début du vingtième siècle utilisaient les médicaments contre la toux pour partir dans les nuages. On pénètre dans des bibliothèques poussiéreuses, on monte dans des bus ahanant, on apprend que le babouin est le cousin du dieu Thot. On croise un vieux Boer qui vante, avec émotion, les fusils de la FN.

DOUTES ET LÂCHETÉ

On laissera la solution du "suspense" au lecteur, le plagiat étant finalement annexe. Comme il l'écrit lui-même : "J'ai fait tout ce voyage en Afrique du Sud pour apprendre quelque chose sur une minuscule injustice qui a eu lieu soixante-quinze ans plus tôt, mais je suis sans cesse confronté à une injustice bien plus grande, mais surtout autrement plus actuelle : la pauvreté et le racisme dont tant de Noirs souffrent encore". Et il s'interroge sur son récit lui-même : "Parviendrai-je à écrire sur ce sujet, non un ouvrage universitaire ou journalistique, mais un texte qui mette côte à côte mes trouvailles et mes doutes, ma lâcheté et ma tentative d'être honnête ?". On peut rassurer l'auteur, c'est bien cet équilibre qu'il a réussi et ce sont ses doutes qui nous passionnent. "Cette tension entre espoir et désenchantement, ces hésitations entre devoir et plaisir. Je me sentais comme un bout de bois flottant, poli de tous côtés au papier de verre."