Livres - BD

Depuis son prix Goncourt en 2004 avec "Le soleil des Scorta", Laurent Gaudé a trouvé un public large et fidèle, même si la critique n’a pas toujours suivi cet engouement. Dès la sortie d’"Ouragan", fin août, son roman s’est déjà trouvé en tête des ventes.

L’écrivain aime nous promener à travers le monde et raconter des histoires, c’est un conteur. Il revient ici à La Nouvelle-Orléans en 2005, lors de la catastrophe Katrina. Et il nous plonge au cœur même du cyclone, dans le vent, la tempête et les pluies torrentielles qui font déborder le fleuve et inonder les quartiers noirs de la ville.

Laurent Gaudé n’adopte pas un point de vue d’historien, il est comme un metteur en scène d’opéra. Son roman est un chant polyphonique, romantique, où les sentiments exacerbés, remplis de pathos, sont en phase avec les conditions climatiques dramatiques. Se plaçant du côté des victimes, il veut nous faire sentir la ville qui craque et la fin du monde qui balaie tout sur son passage, en nous faisant partager, tour à tour, cinq points de vue qui se croisent.

Il y a "Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans". Elle forme à elle seule le chœur et les pleureuses. Elle ouvre le roman et le clôt.

Il y a Rose, restée dans la ville avec son fils, le père ayant disparu dès la naissance. Comme beaucoup de pauvres - tous ou presque étant des Noirs-, elle ne veut pas quitter sa maison malgré les ordres des autorités. Il y a Keanu, l’ancien amant de Rose qui avait fui pour travailler sur une plate-forme pétrolière mais qui veut revenir voir cette femme qu’il n’a jamais oubliée. Il n’hésite pas à emprunter l’autoroute vers La Nouvelle-Orléans à contre-courant des flots de réfugiés. Les amants se retrouveront brièvement, dans une paix éphémère comme celle qui règne, dit-on, dans l’œil d’un cyclone.

Il y a aussi le prêtre qui accueille un temps les Noirs dans son église avant de se transformer en Rambo de Dieu, cherchant à tuer les gens qui auraient fâché son Seigneur au point de déclencher le Déluge. Mais il mourra dévoré par les alligators.

Il y a, enfin, des prisonniers abandonnés à leur sort par leurs gardiens mais qui parviennent à s’échapper dans une ville désertée par tous sauf les grands sauriens qui ont pris le contrôle des rues.

Dans cette atmosphère où tout casse et se déchire, les pulsions se réveillent et s’exacerbent. Les digues psychologiques craquent à leur tour révélant tantôt le bon côté des hommes (le comportement de Keanu), tantôt leur face noire (la folie du Révérend).

Laurent Gaudé construit ce récit croisé comme un long cri, comme une fresque expressionniste. Les éléments se déchaînent, le déluge divin est là. L’ouragan a mis aussi en lumière le racisme des hommes blancs dénoncé par Joséphine. Ils ont installé les Noirs dans les zones inondables et tardent à les sauver : "J’ai regardé autour de moi et j’ai vu les hommes abandonnés, ceux qui ne comptent plus, ceux que l’on a oubliés derrière soi et qui traînent les pieds. Je les ai vus. Ils s’épuisent et se lamentent. Ils sont des milliers à se serrer les uns contre les autres pour ne pas pleurer. Ils sont tous noirs. Tous noirs, dans la crasse d’habits souillés par le déluge. Une foule immense, déféquant et pissant de peur, une foule qui ne compte pour rien car nous n’avons jamais compté". Et plus loin, elle ajoute : "Je vois qu’ils comprennent enfin que tous ceux qu’ils ont laissés derrière eux étaient noirs. Ils ont honte. C’est bien".

Rappelons que Katrina, le plus dramatique ouragan qui ait jamais frappé les Etats-Unis, a fait officiellement 1837 morts et 142000 sinistrés, sans doute, pour la plupart, Noirs.

Le défaut du livre est sa nature excessive, son manque de nuances, de retenue, d’ambiguïtés. Malgré l’empathie de Gaudé pour les victimes, on n’entre pas totalement dans son récit qui est d’abord une allégorie claquant dans le vent.

Ouragan Laurent Gaudé Actes Sud 190 pp., env. 18 €