Livres - BD

Bernard Chambaz signe un roman où bat le cœur d’Ayrton Senna, et ceux de tant d’autres que la Formule 1 a oubliés

Il n’était pas fan de F1, enfin, pas plus que ça. Mais ce jour-là, c’était un dimanche, le premier mai, la télévision était allumée et, comme des millions de personnes, Bernard Chambaz a assisté, médusé, à l’impensable. Le jeune, le talentueux, le bel Ayrton Senna, véritable icône en son pays, perd le contrôle de son bolide dans la courbe de Tamburello, sur le circuit d’Imola, à San Marin. Il percute à 212km/h un mur de béton et le temps s’arrête.

Est-ce que vous pensez que c’est un de ces événements à ce point marquant que chacun se souvient de ce qu’il faisait au moment précis où il s’est déroulé ?

“Absolument. J’en ai été intimement convaincu, tout de suite et encore plus depuis la sortie de mon livre, À tombeau ouvert. Des personnes sans grand intérêt pour la F1 ou pour le sport, m’ont dit en avoir un souvenir assez précis. C’est comme le jour où l’homme a marché sur la lune, ou le 11 septembre. Moi qui suis plus vieux, je citerai aussi l’assassinat de Kennedy. Dans le domaine du sport, il me semble que c’est le seul. Senna, c’était la mort en direct. Puis les interminables retransmissions, ces images qu’on voyait en boucle : on a été plus de deux milliards à voir ces images”.


Ce livre sort en dehors de toute commémoration, anniversaire, etc. Du coup, on se demande un peu pourquoi maintenant…

“Parce que, tout simplement, il y a eu comme un triple écho : l’accident de Senna, l’accident, deux ans plus tôt où notre fils a perdu la vie et puis, vingt ans plus tard, cet accident où j’ai craint que ma femme perde la vie à son tour. Ça s’est passé le jour de l’Assomption et même pour un esprit laïc, c’est le jour où la mère monte rejoindre le fils au ciel… À partir de là, il y a eu comme un impératif absolu à écrire ce livre. Je suis rentré à Paris à l’automne 2014 et je me suis mis au travail”.

Ce livre a quelque chose de très sensuel. Dans ce récit, on sent des odeurs, on voit des couleurs, des corps. Ça donne de la chair à un texte ?

“Ça me touche énormément, parce que c’est exactement ce que j’essaie de faire. Si la littérature a un intérêt, à la fois pour nous qui écrivons et pour nos lecteurs, c’est bien d’arriver à partager ces souvenirs concrets. Or, ceux-ci sont faits de sensualité, de sensations. Ce sont des odeurs, des bruits, des couleurs, les poils qui se hérissent, la manière même dont notre corps réagit au monde. C’est ce qui m’intéresse dans l’effort d’écrire : trouver les bons mots, le bon rythme pour que les mots disent le mieux possible les sentiments éprouvés ou ceux que je prête à mes personnages”.

© D.R.

Vous dites prêter. Donc imaginer. C’est ce qui fait de votre livre un roman ?

“Oui. Pour moi, c’est un roman, mais j’y ai mis, à la fin, cette vieille définition que tous ceux qui sont allés au lycée connaissent et qui nous vient de Stendhal : un roman est un miroir qui se promène le long d’une grande route. Et puis, c’est un roman aussi par le principe de composition de morceaux de vie. Un récit, stricto sensu, est un texte qui n’est pas censé donner prise à l’imagination”.

Vous racontez également votre voyage à Sao Paulo, jusqu'au cimetière où repose Senna et les petits événements qui émaillent ce trajet. Tout à coup, il y a des rires, comme des signes dans les travées. Ce livre aurait pu être autre, sans tout ça ?

"Oui, le livre aurait pu être autre. Nous ne sommes pas allés au Brésil avant que j'écrive le livre. J'en avais déjà rédigé une très grande part. Mais j'ai éprouvé le besoin de voir. Il y a un tel rapport – qui j'espère apparaît dans le bouquin – entre Ayrton Senna et son propre pays, y compris la ferveur populaire à son égard, l'amour qu'il a gardé pour sa terre natale, l'amour que j'avais vu à ses funérailles, que je me suis dit qu'il fallait que j'aille à Sao Paulo sur les traces de ce que l'on pouvait voir encore du quartier où il a grandi, de là où il réparait le kart de ses débuts. Et puis, de voir ce cimetière, extrêmement impressionnant. Mais notre vie à nous, de voyageur, participe aussi de l'écriture du roman."

Au fil des pages, c’est l’histoire – tragique, en l’occurrence – de l’automobile qui défile. Vous nous faites rencontrer des pilotes, des hommes que l’on sort de l’oubli. C’était un des buts de ce livre ?

“Oui, absolument. C’est ainsi, aussi, que je voulais parler du pilote autrichien Roland Ratzenberger. Son histoire m’a beaucoup touché et ça a été assez difficile pour moi car, s’il y a beaucoup de documents sur Senna – biographies, etc. – sur Ratzenberger, il n’y a quasiment rien du tout, et tout est en allemand. Mais je voulais retrouver des choses – même si c’est fragile et pas grand-chose – pour lui redonner vie, un peu. Que ce tombeau que je donnais à Senna soit aussi celui de Ratzenberger, qui était mort la veille”.

Pour poursuivre sur les métaphores automobiles, ce livre prend beaucoup de virages, fait des détours. Comme si vous écriviez, parfois, au fil de vos pensées.

"C'est peut-être un principe de digression-construction. Pour prendre un exemple, il y a un chapitre consacré à un pilote qui s'appelait Tazio Nuvolari, un pilote italien des années 40 et 50. Il se retrouve au coeur même du livre, alors qu'il était d'abord au début, puis à la fin, mais pour des raisons de construction, de logique, il a trouvé sa place. Il y a un pari permanent qui est de savoir jusqu'où on peut aller dans ses déviations pour rester fidèle à l'esprit du roman tel qu'on l'a imaginé."

A propos de Lorenzo Bandini, mort des suite d'un accident survenu sur le Grand Prix de Monaco en 1967, vous citez un superbe entrefilet trouvé dans la presse et écrit par sa femme en 2005.

"Elle lui adressait des mots d'amour à distance, pour ses 70 ans. Mais là, j'ai eu beaucoup de chance. Ca demande un usage maîtrisé d'Internet : de longues pérégrinations sur la toile et le recoupement des sources. Je peux même vous dire que j'ai acheté le Corriere della Serra du 21 décembre 2015, en espérant y trouver quelque chose dix ans plus tard, pour ses 80 ans. Mais je n'ai rien trouvé, hélas ! Sur Internet, je suis tombé sur des documents qui m'ont beaucoup aidé, comme cette scène où l'on voit Senna sur le plateau de celle qui fut sa grande amoureuse, Xuxa. Quand elle l'embrasse, en lui metttant du rouge à lèvres partout en lui souhaitant la bonne année 1989. Je l'ai regardée souvent, étudiée. Idem pour les funérailles."

Même si vous n'étiez pas plus passionné que ça par la F1, vivre avec Senna pendant le temps d'un livre, ça crée des liens ?

"C'est sûr, un lien formidable. Et c'est là qu'on a beaucoup de chance d'avoir les dispositions pour écrire des livres : on plonge dans un univers qui n'est pas forcément le vôtre. D'un autre côté, j'ai joué avec des petites voitures quand j'étais môme, j'ai toujours conduit et j'ai toujours aimé ça ; j'ai toujours aimé la vitesse. Bien avant d'écrire ce livre, j'ai voulu voir ce que ça représentait de rouler à plus de 200 à l'heure à moto. Ca n'est pas très malin, et je suis le premier à en être conscient."

Bernard Chambaz, À tombeau ouvert, (Stock)