Le bonheur et l'architecture

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Qu'est-ce qu'un bel édifice ? Qu'est-ce qu'une maison qui apporte le bonheur ? Ludwig Wittgenstein, le grand philosophe viennois, ayant abandonné pendant trois ans l'université afin de construire une maison pour sa soeur Gretl à Vienne, comprenait l'ampleur du défi. " Tu penses que la philosophie est difficile, déclara l'auteur du "Tractatus logico philosophicus" , mais je t'assure que ce n'est rien comparé à la difficulté d'être un bon architecte ." Voilà une phrase qui a titillé la verve gentiment caustique et le regard décalé de l'écrivain et philosophe anglais Alain de Botton. On connaît ses livres merveilleux comme "L'art du voyage" qui devrait accompagner tout voyageur. Il s'est attaqué ici à ce qu'il appelle "l'architecture du bonheur". Comme dans tous ses livres, il mêle une culture encyclopédique, pouvant sauter de l'architecture antique à la plus contemporaine, citant Ruskin comme Le Corbusier, à des remarques pleines de bon sens et d'humanité. Si le livre n'est pas toujours fort original, il est charmant et ouvre un dialogue fécond entre tout un chacun -nous- et ces maisons qui nous habitent.

LA MOUSSE DU CHEMIN

Les maisons nous parlent -elles ? Apportent-elles le bonheur ou la dépression ? En soi, cela n'aurait pas beaucoup d'importance face aux défis du monde, mais, en réalité, l'investissement dans les briques est important et une bonne architecture peut nous grandir, nous apaiser et nous porter à des niveaux de plaisir insoupçonné alors qu'une mauvaise architecture peut nous enfermer et nous déprimer.

Alain de Botton se demande ce qu'est le bon goût architectural. Il analyse les vertus d'un bâtiment. Doit-il être rationnel ou doit-il comporter une part d'aléatoire ? Il raconte comment un ami japonais visitant un château anglais s'était émerveillé de la mousse qui envahissait les chemins alors que le châtelain lui expliquait qu'il fallait d'urgence enlever cette mousse.

Le style architectural n'a cessé d'évoluer avec la société, jusqu'au trouble. Le livre montre les photos du Castle Ward en Angleterre, château de 1767 qui a deux façades car ses propriétaires n'ont pas pu choisir en le style palladien d'une façade et le style gothique de l'autre ! Au XXe siècle, les modernistes ont tenté de sortir l'architecture du bourbier des discours sans fin autour de l'esthétique pour dire que la vérité était dans la fonctionnalité et la beauté, dans sa vérité technologique. Pas sûr cependant que cela soit suffisant, lorsqu'on se rappelle les mésaventures de la villa Savoye du Corbusier, sobre, superbe et fonctionnelle mais dont les toits laissaient passer la pluie. Alain de Botton estime, à juste titre, qu'une maison nous parle, parle de nous, de nos aspirations de beauté, de modernité... ou de nos travers petits-bourgeois. Habiter une maison d'un grand architecte peut être une promesse d'harmonie, pas toujours en accointance d'ailleurs avec les vertus du propriétaire. Une "belle" architecture peut générer des sentiments positifs de créativité et de bonheur.

Dans cette recherche que l'auteur illustre de nombreuses photos (Herzog & de Meuron et les Japonais sont souvent cités), Alain de Botton plaide contre le dogmatisme, égratigne celui du Corbusier qui a marqué l'architecture des banlieues. Il préfère un brin de confusion, un mélange doux entre l'ordre et l'anarchie, un souci permanent des détails de la vie qui font qu'un habitant peut préférer s'asseoir sur un banc de pierre improvisé plutôt que sur le beau fauteuil prévu. Alain de Botton est, au fond, un chantre du jardin anglais face au jardin de Le Nôtre. Il y trouve plus de bonheur.

Guy Duplat

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