Livres - BD

Le Clézio est l'écrivain du voyage, des îles et du désert, de la vertu d'être nomade. Usant à nouveau de son merveilleux style, il nous emmène cette fois dans un périple à travers le cinéma. Il va "ballaciner", un néologisme qu'il a forgé à partir de "ballade" et de "ciné". À moins que ce ne soit sa définition qui soit la bonne : "ballaciner, tomber du ciel de nuage en nuage au milieu des éclairs".

Ce livre sort opportunément à la veille de l'ouverture du 60e festival de Cannes. Le président du festival, Gilles Jacob, le préface d'ailleurs. On retrouve dans le livre toute la nostalgie des cinéphiles, pour un monde que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître (la télé en est l'opposé, lire ci-contre) avec "ces salles anonymes où l'on se cale dans son fauteuil, éprouvant le grain de velours, le bois des accoudoirs, où on cherche sa place pour dormir ou rêver, parfois pour une séance d'auto-érotisme. La nuit du cinéma sait être un refuge contre la brutalité du monde urbain, et le cône de lumière papillotante qui jaillit d'un trou minuscule derrière les têtes des spectateurs ouvre un puits de lumière sur l'écran qui nous happe et nous réconforte".

Le Clézio raconte ses séances de ciné à la maison, quand enfant, il admirait les films d'Harold Lloyd projetés avec la Pathé baby actionnée encore à la manivelle. Et puis sa rencontre à Nice avec Gaby, la monteuse. Les goûts de Le Clézio sont bien loin des blockbusters et des pop-corn d'Hollywood. Il est fasciné par Dreyer et par l'Atalante de Jean Vigo. Mais surtout par le cinéma japonais d'après-guerre, par les films d'Ozu dont il a visité la chambre à Chigasaki et par "Les contes de la lune après la pluie" de Mizogushi, qu'il n'est pas loin de considérer comme "le" chef-d'oeuvre. Mais il n'oublie pas Bergman et les Italiens qui l'ont tant fait vibrer, Antonioni en tête. Et aujourd'hui, Le Clézio continue à se passionner pour le cinéma, les Iraniens et les Coréens au point d'avoir été à Séoul rencontrer Park Chan-wook et Lee Chang-dong. Les cinéphiles liront avec délectation ses analyses. On se prend à rêver à une série à la Cinémathèque qui présenterait les films choisis et commentés par Le Clézio.

L'écrivain s'interroge sur ce qui différencie la liberté de l'écrivain de celle du cinéaste. "En littérature, la liberté, c'est de s'adresser directement à la source des émotions, de la mémoire, de l'imagination, c'est-à-dire au langage. Dans les livres, je trouve un envoûtement comparable à celui du chant. Les mots déclenchent en moi une rêverie sur le langage. Je suis touché au plus profond par cette façon de dire, par l'accent, la texture, l'intimité de la personne qui m'invite à lire".

Les larmes

Quant au cinéma, "c'est différent, mais pas moins profond. Le cinéma donne tour à tour ou parfois simultanément le rire et les larmes. Ce pouvoir dans les émotions contraires est sans doute ce qui définit le mieux cet art. L'émotion, la compassion, la sympathie, bref ce qui vous touche et vous arrache des larmes, vous fait battre le coeur, voilà ce qui donne sa vraie profondeur au cinéma". Le Clézio ajoute que la science du metteur en scène est de viser le point sensible sans que l'esprit de veille ait eu le temps de parer le coup. Le cinéma nous fait arracher "à la dérobée", "ces précieuses gouttes, les seules vraiment salées de toutes les créatures vivant sur cette terre".

La raison principale du cinéma, dit-il, est de filmer le visage humain dans son inquiétante familiarité et il cite Godard qui disait que le seul film définitif montrerait un être humain de sa naissance à sa mort, à raison d'une image par jour. En vingt minutes, on aurait le spectacle d'un visage s'ouvrant et se flétrissant peu à peu comme une fleur. Le cinéma égale la littérature, dit-il, quand "il exprime un regard, une pensée, un imaginaire."

"Ballaciner" par J.M.G. Le Clézio, Gallimard, 187 pp., env. : 18,5 euros