Le destin d’être Noir

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Alain Mabanckou est né au Congo Brazzaville, il a étudié en France, il écrit des romans en français dont "Mémoires de porc-épic", prix Renaudot 2006, et il enseigne la littérature française à l’université de Californie (UCLA). Il a la peau noire et un passeport français. Qui est-il ? C’est l’éternelle question que la couleur de sa peau lui renvoie à travers le regard des autres. Il y répond dans son nouveau livre qui est une série de réflexions sur l’identité ou plutôt l’identité plurielle.

Le livre s’ouvre sur une lettre ouverte à son fils Boris. Il y fait allusion au livre de Pascal Bruckner, "Le sanglot de l’homme blanc" dans lequel l’écrivain évoquait le "mal" des Français que serait cette culpabilité qui les étreint dès qu’ils parlent de l’Afrique à cause des méfaits de la colonisation. Il exhortait les Européens à en être plutôt fiers et à ne plus se complaire dans la repentance. Mabanckou, en sens inverse, récuse aussi l’idée de ressasser le destin de l’homme noir à l’aune de l’esclavage et du colonialisme. Non qu’il nie ces scandales - Mabanckou a lu et connaît bien Franz Fanon et ses discours anticolonialistes - mais il se refuse à chercher le salut dans une grande nation noire hypothétique et dans le rappel d’un passé glorieux qu’on aurait occulté. "Tant que les Noirs, écrit-il, attendront leur salut du côté de la commisération, leurs seuls interlocuteurs seront leurs propres frères : non pas pour leur rappeler que leurs nations sont indépendantes depuis les années soixante, mais pour leur cracher les boniments des faux prophètes censés parler au nom d’une communauté noire qui n’existe pas en France."

Pour Mabanckou, l’avenir est de s’insérer dans le monde et d’y prendre sa place. Il rejette l’idée d’écrire obligatoirement dans les langues bantoues plutôt qu’en français, la langue du colonisateur. Ce serait un repli frileux, une castration de ses possibilités de diffuser ses livres et ses idées. Son identité nationale à lui n’est pas la France, mais bien la langue française. Et il rêve que celle-ci puisse acquérir un statut comme l’anglais quand on salue à Londres un grand écrivain qu’il vienne de Manchester, d’Inde ou des Caraïbes, que sa peau soit blanche ou noire. Il est un écrivain de langue anglaise tout simplement. Mais le chemin est encore long, reconnaît-il, et il s’énerve qu’on refuse aux Noirs d’être simplement des Français. On leur répond "Oui, mais de quelle origine". Ils doivent forcément être "Français-quelque chose" !

Dans un magnifique chapitre, il donne sa carte d’identité d’écrivain. "Lorsqu’on me demande si l’émigration influe sur mon écriture, il m’est impossible de donner une réponse précise et définitive. Sans doute parce que je suis de plus en plus persuadé que le déplacement, le franchissement des frontières, nourrit mes angoisses, contribue à façonner un pays imaginaire qui, finalement, ressemble à ma terre d’origine. J’ai choisi de ne pas m’enfermer, de prêter l’oreille au bruit et à la fureur du monde, de ne jamais considérer les choses de manière figée". "On écrit parce que "quelque chose ne tourne pas rond", parce qu’on voudrait déplacer les montagnes ou faire passer un éléphant dans le chas d’une aiguille".

Pour Mabanckou, le danger pour l’écrivain noir est de s’enfermer dans sa "noirceur", comme dirait Frantz Fanon. Il ne s’agit pas de tomber dans le piège de l’affrontement basique entre la civilisation noire et blanche. Il rappelle qu’au temps de l’esclavage, il a bien fallu des alliés noirs pour trouver les esclaves. L’autocritique, pour lui, est essentielle si l’on veut ensuite poser un regard juste sur le reste du monde. Il sait que l’Afrique n’a jamais été, hélas, aussi tributaire de ses anciens maîtres, mais il sait que les Africains eux-mêmes se retrouvent aussi sur le banc des accusés.

Guy Duplat

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