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Est-ce des suites d'avoir trop fêté les cinquante ans de Gaston Lagaffe, qu'il avait contribué à porter sur les fonts baptismaux avec son complice Franquin, qu'Yvan Delporte nous a quitté lundi matin, sans doute dans un de ses bougonnements facétieux dont il avait l'habitude ? La formule "des suites d'une maladie" n'aurait pas eu l'heur de plaire à cet anar humaniste qui n'aimait rien moins que les formules toutes faites.

Retoucheur de poitrines

Moins connu du grand public que les Peyo, Morris, Franquin, Jijé ou "Monsieur Dupuis" qu'il vient de rejoindre, Yvan Delporte n'en fut pas moins un des piliers de l'âge d'or de l'hebdomadaire "Spirou". Il était entré aux Editions Dupuis en 1945 par la petite porte : son premier travail était de retoucher les bandes dessinées américaines : "Je supprimais les poitrines - parfois je faisais un creux à la place d'une bosse - mais je laissais un sein par page !", nous rappelait-il il y a deux ans. Comme beaucoup d'autres chez l'éditeur de Marcinelle, Delporte cumule alors les fonctions. Dès 1949, il signe le scénario d'un épisode de "Valhardi" dessiné par Eddy Paape. En 1955, il se retrouve rédacteur en chef de l'hebdomadaire "Spirou" à la suite de "je ne sais quel mouvement tellurique" : "Je travaillais dans les ateliers et je faisais des conneries qui coûtaient chers... Mais d'autre part, je connaissais l'anglais et donc je traduisais les bandes dessinées. Ils se sont dit : "on va le mettre dans un bureau : s'il fait des conneries, il gaspillera du papier mais pas les produits chers"... Dans ce bureau, j'ai fait de la mise en page et tout d'un coup, je ne m'occupais plus que de "Spirou". "

Treize années durant, vrai Fantasio de l'hebdomadaire, Delporte fera preuve d'une audace peu commune, ouvert aux idées les plus farfelues. Il lance les "mini-récits" qui permirent à de nombreux jeunes dessinateurs de faire leurs premières armes. C'est lui aussi qui, en 1957, reçoit avec enthousiasme la suggestion de Franquin d'animer les pages du journal par les gaffes d'un "héros sans emploi", comme le rappellera le dessinateur vingt ans plus tard : "Un jour, je suis allé trouver [Yvan] en lui disant qu'il serait peut-être amusant d'essayer dans le journal un personnage de bande dessinée qui ne figurerait pas dans une bande dessinée parce que, contrairement aux héros, il n'aurait aucune qualité, il serait con, pas beau, pas fort. [...] Moi, j'ai inventé la première idée et je lui ai donné une forme graphique. Yvan m'a aidé à trouver la personnalité. C'est lui qui a baptisé le personnage, se rappelant un de ses copains qui était gaffeur et s'appelait Gaston..."

Cheville ouvrière du journal, Delporte sera ainsi scénariste et/ou co-créateur de nombreuses séries : "Starter" pour Jidéhem, "La Ribambelle" pour Roba, "Les Schtroumpfs" et "Benoît Brisefer" pour Peyo, "Isabelle" avec Will et Franquin,... Discret, son nom apparaîtra pourtant rarement en couverture des albums.

Remercié en 1968, il reste à la périphérie de "Spirou" tout en étant sollicité par le nouveau concurrent, "Pilote", lancé par Goscinny. "Je suis allé à Paris. Ils étaient cinq ou six autour de Goscinny, lui assis à un bureau énorme et complètement vide. Et les gens voient entrer ce type dépenaillé, en salopette-jeans, pas bien coiffé. Sans cravate ! Et Goscinny qui me lance : "Salut Yvan, comment vas-tu ?" Monsieur Goscinny me tutoyait ! C'était une ambiance sinistre. Goscinny lançait une plaisanterie et tous les six riaient. Goscinny sortait une cigarette et tous les six sortaient un briquet. Je n'ai pas aimé l'ambiance. Au bout de quelques mois, j'ai dit à Goscinny que je n'en pouvais plus."

Delporte revient à Spirou par la fenêtre... de la cave - littéralement ! - où il crée avec Franquin l'impertinent "Trombone illustré". Une aventure qui ne durera que trente numéros mais qui permet à Delporte de renouer avec la créativité de l'âge d'or de "Spirou", renforcée d'une bonne dose d'audace. Il en profite pour faire émerger toute une nouvelle génération d'auteurs : Tardi, Bilal, Jannin, pour lequel il crée par la suite avec Franquin, toujours, "Les aventures d'Arnest Ringard et Augraphie".

Grand Schtroumpf

Dans les années 80, Delporte reste proche de son vieux complice Franquin et collabore au grand projet de dessin animé de ce dernier, les Tifous, qui ne sera jamais mené à son terme. Il devient alors cet inconnu célèbre de la bande dessinée franco-belge que l'on croise en festival - cultivant son look de Grand Schtroumpf : barbe blanche et chaussures rouges - et à qui on sollicite des anecdotes ou des souvenirs qu'il distillait avec une fausse mauvaise grâce - "vous allez devoir vous démerder pour me poser des questions dont je n'aurais pas déjà dit cent fois les réponses". Ces dernières années, il avait pris en sympathie la "nouvelle bande dessinée française" - les Trondheim, Menu, Sfar. "Sfar, j'ai la plus profonde admiration pour ce bonhomme. Je m'entends très bien avec Larcenet. Trondheim a fait appel à moi - je suis très fier - pour son "Désoeuvré"... Il y a vraiment du beau monde dans cette génération-ci. [Elle] sait faire parler l'émotion. Dans notre génération, seul Franquin était capable de le faire. L'autre différence, c'est qu'ils se considèrent plus comme des artistes aujourd'hui. Les Français peuvent se dire "artistes". Pas les Belges, parce qu'en Belgique, on ne prend pas au sérieux les gens qui se prennent au sérieux." C'était un monsieur qui, à 78 ans, jouait encore dans un groupe de rock ("Le Boy's Band (dessinée)") et dont le jeu de mot favori était "Je pense donc sexiste" qui l'affirmait. Qu'un bon Yvan vous emmène au Panthéon de la bande dessinée, Monsieur Delporte.